Par
Masri Feki © Metula
News Agency
1er septembre 2005
Après
les élections populaires du 30 janvier
2005 se profile la perspective d’un référendum
qui aura probablement lieu le 15 septembre
prochain. Le projet constitutionnel qui vient
d’être adopté par l’Assemblée
nationale de Bagdad sera alors soumis à
l’approbation de la nation irakienne.
Cependant,
les débats qui ont précédé
l’adoption du texte ne sont pas sans influencer
l’homme de la rue qui sera appelé à
voter, dans deux semaines, pour ou contre
le projet.
L'Irak
à l’épreuve de la démocratie
Si
la place de l’islam dans la constitution et
le mode de répartition des richesses
suscitaient déjà des divergences
au sein du parlement irakien, les différentes
communautés du pays ont eu beaucoup
de mal à se mettre d’accord sur l’éventuel
fondement fédéraliste du nouvel
Irak. Et si les Kurdes ont derrière
eux une expérience de quinze ans d’autonomie,
ce n’est pas le cas des sunnites, habitués
à l’Etat centralisé, et encore
moins des chiites, assoiffés d’autonomie
après trois décennies de domination
sunnite. Les sunnites, eux, craignent les
retombées d’une modification des rapports
de force et paraissent être les plus
hésitants.
Chacune
des trois principales communautés du
pays cherche à garantir sa présence
sur la scène politique et à
conserver les acquis accumulés par
le passé. Les Arabes chiites sont les
vainqueurs des dernières élections
législatives ; ils ont à ce
titre les clés du nouveau système.
Les Kurdes ont réussi à acquérir
un statut d’autonomie assez avancé
depuis la première guerre du Golfe
en 1991 et se sont assurés la protection
par les Alliés de la zone Nord qu’ils
peuplent en majorité. Quant aux Arabes
sunnites, ils ont été les maîtres
de l’Etat irakien moderne depuis sa naissance
en 1920. Contrairement aux récents
développements concernant les communautés
arabe chiite et kurde dans la sphère
publique, les acquis de la communauté
sunnite font essentiellement partie du passé.
Les Arabes sunnites sont à ce titre
les principaux perdants de la nouvelle conjoncture
et semblent être parfaitement conscients
du défi auquel ils sont confrontés
à l’heure actuelle.
Le
fédéralisme, un concept mal
compris en Irak
Le
fédéralisme est l’antithèse
du modèle étatique unitaire
proposé par les panarabes en général
et ceux de l’ancien parti Baath irakien en
particulier. Pour comprendre les récents
blocages parlementaires au sujet de la forme
institutionnelle du nouvel Irak, il est indispensable
de prendre en considération les effets
de la propagande inouïe, tant médiatique
que dans les instances éducatives,
qu’entretenait le Baath, parti auquel appartenait
le président déchu Saddam Hussein.
Une propagande qui entendait mettre en garde
la société irakienne contre
les ingérences étrangères
qui résulteraient d’une autonomie,
même faible, des gouvernorats. L’ancien
régime avait l’habitude d’accuser l’Iran
et Israël d’être les fers de lance
d’un complot mondial fomenté contre
le projet panarabe duquel se revendiquait
le Baath. Les baathistes irakiens voyaient,
à l’instar de leurs aînés
syriens, le complot juif mondial derrière
la cause kurde. Ils suspectaient en outre
des manoeuvres perses séfévides
[1] dans
les gouvernorats à majorité
chiite du sud.
Aujourd’hui
encore, cette vision – archaïque pour
le volet iranien et peu défendable
quant au volet kurde – est fortement présente
dans l’opinion publique arabe en général,
laquelle n’a d’ailleurs jamais connu de régime
autre que centralisé. En effet, depuis
la chute de l’Empire ottoman en 1917, aucun
des pays dits « arabes» qui ont
vu le jour au Moyen-Orient [2]
n’a connu de système politique
fédéral ou décentralisé,
exception faite du statut spécial qu’accordait
Le Caire aux provinces soudanaises avant l’indépendance
de l’Etat soudanais en 1956. Mais là
encore, comme à l’époque de
l’Empire ottoman, il s’agit d’un pays (le
Soudan) qui appartenait à un autre
(l’Egypte) plus qu’il n’en faisait partie.
Le
fédéralisme est ainsi assimilé
dans l’inconscient arabe au séparatisme
des vilayets [3].
Les Arabes qui, de façon apparemment
étonnante, étaient les premiers
à prôner le fédéralisme
dans l’espace ottoman et la levée de
la tutelle d’Istanbul dans les régions
arabophones. Mais justement, derrière
leurs revendications régionales, ils
ourdissaient des visées séparatistes.
Quoi de plus compréhensible, dans ces
conditions, si une partie de l’opinion publique
arabe d’aujourd’hui se remémore les
souvenirs lointains de l’époque de
la botte turque en entendant les parlementaires
kurdes irakiens exprimer les aspirations de
leurs électeurs.
En
second lieu, le fédéralisme
est conçu comme un grand ensemble qui
unit plusieurs petits ensembles. Pour les
panarabes, si un Etat arabe fédéral
doit voir le jour, ce serait le grand Watan
arabi (Patrie arabe) qui remplacerait la Ligue
vacillante des Etats arabes et ferait des
Etats qui y siègent des provinces fédérées
ou décentralisées du grand Etat
arabe prêché par le panarabisme
nasséro-baathiste. Les tenants de ce
discours soutiennent que les Etats fédéraux
dans le monde sont toujours nés d’une
union d’Etats autonomes ou confédérés
et non de la désintégration
d’un Etat unitaire. Cet argument est démenti
par les faits, car de nombreux Etats unitaires
dans le monde se sont transformés en
Etats fédéraux suite à
des événements internes ou des
intrigues partisanes ; c’est le cas du Brésil
au moment de l’adoption de la constitution
d’octobre 1988 ou de la Belgique en 1993.
Une
vision intolérante de la Nation
L’idéologie
panarabiste, se réclamant de la lignée
du pangermanisme et du panturquisme, propose
une conception intolérante de la Nation,
qui exclut de la communauté idéale
de l’Etat arabe les populations non arabes
qui y résident. Cette vision intolérante
de la Nation est aujourd’hui rejetée
par une grande majorité du peuple irakien.
Le
pluralisme politique est incompatible avec
la vision nationale défendue par les
panarabes en général et ceux
d’Irak en particulier, qui voient dans le
modèle fédéral qui leur
est proposé la fin de leur projet.
Il est possible d’affirmer aujourd’hui que
le débat sur le projet constitutionnel
présente une dernière occasion
de s’exprimer pour les partisans du panarabisme.
L'Irak
ou le défi de la modernité
Lorsque
soumis aux normes d’une approche consistante,
le fédéralisme paraît
convenir à la nature même de
la Mésopotamie et se placer dans la
continuité historique de ce pays. L’Irak
était en effet déjà fédéral
(ou confédéral ?) du temps de
l’Empire ottoman. Trois entités territoriales
autonomes y cohabitaient : Bassora au sud,
Bagdad au centre et Shahrazoud au nord. S’ils
adoptent à nouveau ses principes, les
Irakiens auront à la fois défié
les théoriciens du panarabisme fascisant
du Baath et affirmé leur attachement
à l’identité plurielle de l’Irak.
Tout en se gardant de tout idéalisme,
on peut imaginer que le nouvel Etat irakien
en train de naître servira peut-être
de modèle à suivre pour ses
voisins. Il serait pluraliste, multiculturel
et multiconfessionnel, représentatif
et démocratique. Mais ce nouvel Irak
serait surtout le premier de ces « pays
arabes » à avoir surmonté
le défi de la modernité.