Par
Masri Feki © Metula
News Agency
15 septembre 2005
Alors
que les événements en Irak entraînent
des conséquences positives assez importantes
sur l’ensemble du Moyen-Orient, l’Egypte de
Moubarak vient de connaître son premier
scrutin présidentiel pluraliste. Les
neuf candidats à la présidentielle
n’ont cependant été autorisés
à entamer leur campagne qu’à partir
du 17 août – soit 18 jours avant la date
du scrutin – alors qu’Hosni Moubarak, lui, était
en campagne depuis un quart de siècle.
Sans
surprise, le président sortant a remporté
un cinquième mandat consécutif
de six ans. Les portraits du président
sortant, souriant, à l’éternelle
jeunesse, sont affichés partout dans
les rues égyptiennes. Il y a ambiance
de fête. Les dignitaires du clergé
azharite n’ont pas tardé à exprimer
leur sympathie pour le raïs. Le pape des
Coptes, Chénouda III, connu pour être
un véritable pantin du régime,
a félicité Moubarak immédiatement
après l’annonce officielle des résultats.
«
Moubarak chaabi Misr ! » (Bénie
sois l’Egypte, mon peuple) – cette prophétie
d’Esaïe (19,25), sortie de son contexte
historique, est devenue le slogan que les églises
égyptiennes s’approprient pour affirmer
leur attachement au raïs égyptien,
le mot moubarak signifiant «
béni », en arabe.
Les
chiffres de ces élections sont pleins
d’enseignements, certes moins euphoriques que
ne l’est la joie des officiels cairotes. Moubarak,
qui fut élu avec 98% des suffrages lors
de la dernière consultation, n’en a collecté
que 88.6% cette fois-ci. Seuls 23% des inscrits
ont participé aux élections, que
les différents spectres de l’opposition
– des Frères musulmans à la Démocratie
libérale en passant par la gauche syndicale
et les nationalistes – appellent "la grande
mascarade".
La
moins influente (mais la plus intéressante)
d’entre les consultations populaires en Egypte
est l’élection législative qui
doit avoir lieu au mois de novembre. Ses résultats,
dont les observateurs s’attendent à ce
qu’ils relativisent la légitimité
du vieux raïs, révéleront
probablement un nouveau paysage politique.
En
dépit de ces signes d’érosion
du pouvoir, le porte-parole de la présidence
s’est néanmoins félicité
du taux de participation qu’il a jugé
« satisfaisant » ! Un taux d’abstention
de 77% seulement des électeurs inscrits
ne peut en effet être qu’insignifiant
aux yeux de ceux qui affirmaient il y a quinze
ans que « la démocratie n’était
pas un système convenable ». Ce,
de façon incongrue, en dépit du
nom du parti présidentiel auquel ils
adhèrent : le PND, le Parti National
Démocratique…
Le
leader du parti Al-Ghad (en arabe : Demain),
Ayman Nour, arrive à la seconde place
de l’élection présidentielle,
avec près d’un demi million de voix,
soit un peu plus de 7% des suffrages exprimés.
Nour, âgé de 41 ans, est le chef
de file de la jeune démocratie libérale
égyptienne.
En
troisième position, recueillant quelques
270’000 voix, on trouve Noman Gomaa, 71 ans,
chef du traditionnel parti centriste laïc
Néo-Wafd (centre-droit), héritier
du grand parti de la lutte pour l’indépendance.
Même
si le président Moubarak entend donner
à son régime des apparences de
démocratie, il avait cependant rejeté
catégoriquement l’idée d’une confrontation
télévisée avec ses opposants,
lesquels avaient pourtant obtenu le parrainage
requis des élus de la nation. Moubarak
s’est fait représenter dans les débats
télévisés par son directeur
de campagne, Mohamed Kamal, lequel répétait
régulièrement que « le président
n’avait pas de temps à perdre ».
Quant
au pharaon Moubarak, il a affirmé devant
les 444 membres du parlement Magles el-Chaab
(le Conseil du peuple) – dont certains membres
sont nommés par décret présidentiel
[1]
– que « le véritable vainqueur
de ces élections était le peuple
égyptien ». Pour le premier quotidien
cairote, Al-Ahram [2],
« l’Egypte entre dans l’ère de
la démocratie ». Le même
journal, qui a pris la singulière habitude
de prétendre, après chaque plébiscite,
que l’Egypte était la seule démocratie
du Moyen-Orient (Israël n’étant
pas considéré comme un Etat démocratique
par le Président Moubarak !).
Moubarak
: un raïs omnipotent et omniprésent
Agé
de 77 ans, le quatrième raïs de
l’Egypte règne presque sans partage sur
le pays depuis l’assassinat de son prédécesseur
Anouar El Sadate en 1981. Obsédé
par les médias, le vieux paysan réclame
qu’on s’occupe de lui. D’après l’un des
participants à une réunion de
rédaction du quotidien Al-Ahram,
le sujet principal discuté au cours de
la réunion a été l’emplacement
que devait occuper la photo du raïs dans
le journal [3].
Il n’y a hélas pas de quoi rire. Si le
président ne pratique pas le culte de
la personnalité au même degré
que le faisait un Hafez Al-Assad ou un Saddam
Hussein, il est omniprésent dans les
média comme sur les portraits géants
qui ornent certains monuments de la capitale.
Signe des temps, ce sont ces portraits qui sont
régulièrement piétinés
par les partisans du mouvement Kefaya
(en arabe égyptien : Cela suffit).
Le
titre de « démocrate » est
d’autant plus inapproprié au régime
de Moubarak que celui-ci s’en est pris aux associations,
notamment aux ONG soupçonnées
de recevoir des financements de l’étranger,
ainsi qu’aux syndicats. Ainsi, le syndicat des
avocats, qui compte 190’000 adhérents,
sous contrôle judiciaire depuis 1995,
fut-il forcé, fin 1999, de tenir son
assemblée générale dans
la rue. Mais c’est surtout la répression
de Moubarak contre la presse qui se situe le
plus aux antipodes de tout ce qui rappelle la
démocratie. Sous prétexte de contrôler
les journaux dits à scandale, le régime
a interdit plusieurs organes de presse qui s’étaient
permis de critiquer les orientations du PND.
Les
réformes dans l’Egypte de Moubarak
Le
mot d’ordre de la campagne électorale
de Hosni Moubarak était : les réformes.
Ce ne sera qu’une contradiction de plus à
ajouter à la logique chaotique du raïs.
Condamnant, par exemple, les attentats-suicides
perpétrés contre les civils israéliens
lorsqu’il s’exprime en anglais, en arabe, il
les a toujours justifiés. Appelant aux
réformes politiques au Moyen-Orient depuis
Washington lors de son dernier voyage à
la Maison Blanche, il affirmait, dès
son retour au Caire, qu’aucune réforme
ne pourrait avoir lieu avant le règlement
du conflit israélo-palestinien.
Pour
la communauté internationale – et en
particulier l’Europe – Moubarak est un partenaire
familier et rassurant dans une région
considérée comme hautement inflammable.
Sa bonhomie et son sens du compromis sont appréciés,
son humour et sa bonne humeur facilitent le
contact. Il est surtout perçu comme l’un
des architectes des initiatives de paix israélo-arabe
et un apôtre du rapprochement diplomatique
avec Jérusalem. Paradoxalement, jamais
l’Egypte n’aura connu un taux d’antisémitisme
aussi élevé que sous sa présidence.
Les média, en particulier, ne s’étaient
jamais montrés aussi manifestement antisémites.
Aux
chansons et autres œuvres cinématographiques
guerrières datant de l’époque
du conflit avec Israël s’ajoutent depuis
quelques années l’extraordinaire arsenal
d’œuvres antisémites fabriquées
par le ministère de la culture en coordination
avec celui de la propagande.
D’autre
part, le pouvoir politique multiplie ses interventions
afin d’entretenir artificiellement une paranoïa
d’alerte. Ainsi, lors de l’une de ses dernières
visites à Washington, Moubarak avait-il
mis en garde le lobby juif américain
contre la prochaine « destruction du Moyen-Orient
». Relativement à ce qu’il semble
prendre pour une réforme, le raïs
a par ailleurs affirmé que l’Egypte pourrait
servir de modèle démocratique
à suivre et qu’Israël était
une dictature [4]
! Dans un même élan, Moubarak a
appelé l’Etat hébreu à
réduire son potentiel militaire afin
de ne pas « perturber l’équilibre
dans la région ». Il peut être
révélateur de remarquer que ce
message, toujours d’actualité, provient
d’un Etat qui dépense un quart de son
PIB dans le domaine militaire [5]
malgré l’accord de paix signé
avec Jérusalem en 1979 ! Devenu le second
bénéficiaire de l’aide militaire
américaine dans le monde après
avoir signé ledit accord, le Caire mobilise
en permanence 450’000 hommes en uniforme et
450’000 autres dans ses unités paramilitaires.
Et bien entendu, ce tableau de service n’inclut
pas les forces de réserve [6].
Obsédé
par la sécurité, le régime
a toujours approuvé des lois particulièrement
draconiennes sur la presse, qui visent à
prévenir la diffusion de toute nouvelle
qui « porte atteinte à la réputation
de l’Etat. » La censure s’exerce aussi
sur les livres, dont le nombre a chuté
de trois mille titres en moyenne dans les années
1960 à trois cents dans les années
1990. Enfin, le pouvoir a intérêt
à maintenir le peuple dans l’ignorance
: 52 % des Egyptiens sont analphabètes
[7]
malgré les efforts prétendus de
l’Etat dans la lutte contre l’illettrisme. Il
y a deux ans, un intellectuel audacieux du nom
de Saadeddin Ibrahim fut arrêté
et accusé d’avoir reçu des dons
de l’Union Européenne pour le Centre
pour la recherche et le développement
Ibn Khaldoun qu’il dirige. Remarquons
que cette surprenante procédure est diligentée
par un Etat qui reçoit chaque année
trois milliards de dollars d’aide occidentale,
dont 1.3 milliards de la part des Etats-Unis
destinés à son armée
[8]. Les
vrais crimes de Saadeddin Ibrahim, derrière
les accusations saugrenues, furent d’avoir attiré
l’attention sur la situation déplorable
de la minorité chrétienne, de
s’être occupé des fraudes électorales
de 1995 et d’avoir insinué que Moubarak
était en train de préparer la
succession pour son fils Gamal.
Le
onze septembre et l’avortement systématique
des tentatives de réformes
Depuis
le 11 septembre 2001, le régime de Moubarak
se conduit comme s’il avait reçu un blanc-seing
de l’Occident pour poursuivre ses opposants
dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Trois ans après avoir écrasé
la Gamaa Islamiyya, Moubarak a de nouveau
institué des tribunaux militaires. Parmi
ceux qui auparavant étaient traduits
devant ces juridictions d’exception, se trouvaient
les Frères musulmans, qui ont renoncé,
pendant plus de dix ans, de recourir à
la violence en essayant de se faire une place
dans le jeu politique. En détruisant
dans l’œuf l’émergence d’une véritable
opposition politique, le régime torpillait
les avancées notables qui avaient été
réalisées par la jeune génération
d’islamistes. En particulier, ce musellement
de l’opposition bâillonne les outsiders
des courants radicaux et des Frères musulmans,
comme le Parti de la réforme ou le Parti
Wasat [9]
qui, à ce jour, tient des positions relativement
ouvertes à l’égard des minorités
religieuses. Le programme du Wasat
prévoit, par exemple, le droit à
l’accession des non-musulmans à la présidence,
alors que le régime laïc actuel
réserve ce poste à un musulman
sunnite de sexe masculin. L’un des principaux
maîtres à penser de ce programme,
Rafik Habib, est par ailleurs un chrétien
évangélique !
Sur
le plan politique, il est clair que les positions
du Wasat influencent la jeune génération
des Frères musulmans et la poussent vers
plus « d’ouverture ». On l’a vu
avec le nouveau slogan des Frères aux
dernières élections législatives,
« la constitution est la solution »,
se substituant à l’ancien adage «
l’islam est la solution. » Espérons
que cette influence ira augmentant, à
mesure que la vieille garde, encore marquée
par la clandestinité et l’expérience
des prisons nassériennes, disparaîtra.
Face
à ces avancées dans la voie de
la modernisation politique, le régime
a fait la sourde oreille et a continué
à distiller sa propagande auprès
des chancelleries occidentales, en leur demandant
de lui livrer ses réfugiés politiques,
et, surtout, en les mettant en garde contre
toute ingérence.
A
partir du onze septembre, Moubarak s’est mis
à adresser des reproches aux leaders
occidentaux sur le thème de : si seulement
vous vous étiez réveillés
plus tôt et si vous aviez frappé
dur comme le préconise le régime
égyptien ! Le raïs estime, par exemple,
que la manière dont il a affronté
l’insurrection des islamistes au début
des années 90 (c’est-à-dire en
rasant au sol des villages entiers et en terrorisant
la population civile) a été un
travail de pionnier dans la guerre contre le
terrorisme. En réalité, là
où le régime de Moubarak a vraiment
été un pionnier, c’est dans la
stratégie de la terre brûlée,
qui s’est révélée être
un cadeau pour les intégristes. La répression
systématique des opposants fait bien
évidemment le lit des organisations secrètes
et des groupes clandestins, et suscite chez
les partisans de l’islam oppositionnel une large
dose d’extrémisme.
Sur
les dispositions juridiques qui empêchent
l’exercice démocratique du pouvoir en
Egypte, « le Comité des droits
de l’homme des Nations Unies constate les entraves,
de fait et de droit, portées à
la création et au fonctionnement de partis
politiques, principalement à travers
la commission instituée par la loi sur
les partis politiques numéro 40 de 1977,
qui ne présente pas toutes les garanties
d’indépendance [10].
L’Etat partie (l’Egypte) doit permettre l’expression
démocratique du pluralisme politique
et donc se conformer à ses obligations
au regard du Pacte, en tenant compte de l’observation
générale n° 25 du Comité.
L’Etat partie est également invité
à faire état, dans le cadre de
son prochain rapport, de la liste des infractions
permettant à un tribunal de prononcer
la privation des droits civils et politiques
[11].
»
Interviewé
par le quotidien italien, La Repubblica,
le 5 mars 2004, Moubarak a déclaré
que si des élections libres étaient
organisées en Egypte, les islamistes
arriveraient au pouvoir [12].
Cette déclaration est une extraordinaire
description de la réalité politique.
Un grand despote complètement illégitime
et ouvertement discrédité par
les siens reconnaît publiquement qu’il
ne représente pas son peuple. Et il le
dit aux Occidentaux sur le ton d’un avertissement,
pour qu’ils cessent de lui donner des leçons
de démocratie, et en les menaçant
de l’avènement des méchants islamistes,
obscurantistes, anti-occidentaux, barbus, au
tchador noir, etc.
En
réalité, le régime, qui
craint moins les bombes islamistes que la remise
en cause de son pouvoir et de ses privilèges,
brandit cette violence pour justifier – notamment
aux yeux de ses bailleurs de fonds internationaux
– le verrouillage absolu du système qui
seul lui permet de survivre. Le régime
qui s’impose à son peuple par la violence
est faible parce que dépourvu de légitimité
populaire malgré ses scores électoraux
surréalistes. Tout le reste n’est qu’ironie.
Mascarade.