Par
Masri Feki © Metula
News Agency
24 octobre 2005
Ce
sont encore les voyous de la civilisation religieuse
de la fatalité et de la destruction qui
terrorisent mes compatriotes de confession chrétienne
en toute impunité et dans l’indifférence
générale des autorités égyptiennes.
Lors
de la prière de vendredi dernier, un appel
a été lancé par des religieux
musulmans demandant aux fidèles de combattre
les chrétiens et de venger leur dignité
atteinte par les infidèles. Depuis, quelque
cinq mille musulmans défilent sans discontinuer
dans les rues de Moharam Bek, à Alexandrie,
appelant à la destruction de l’église
de Mari-Girgis (Saint-Georges).
Au
moment où j’écris cette dépêche,
j’apprends que la religieuse qui avait été
attaquée au couteau mercredi dernier 19
octobre à l’entrée de ladite église
par un jeune musulman, vient de succomber à
ses blessures. Je rappelle ici que selon l’AFP
la victime n’avait été que «
légèrement blessée ».
Quant à l’avocat qui avait tenté
de la protéger lors de l’agression, il
est lui aussi en train d’agoniser dans un hôpital
public.
Il
est impossible de se rendre au quartier Moharam
Bek d’Alexandrie sans marcher sur des débris
de verre. Selon les sources officielles du Caire,
quinze voitures et seize magasins appartenant
à des coptes auraient été
incendiés hier. Des jeunes musulmans ont
également dévalisé des pharmacies,
des bijouteries et des cybercafés appartenant
à des chrétiens de la ville d’Alexandrie.
Le
prétexte de ce véritable pogrome
n’est plus une cloche qui aurait sonné
en signe de provocation anti-musulmane. Cette
fois-ci, les dhimmis (les non-musulmans vivant
en terre d’Islam) sont accusés d’avoir
diffusé le DVD d’une pièce de théâtre
datant de 2003. Or, la pièce est également
jugée anti-musulmane, ce qui, d’après
les forces de sécurité, aurait incité
les cinq mille musulmans à attaquer des
églises et à agresser des membres
de la communauté chrétienne de la
ville du nord de l’Egypte. L’église Al-Rousouleya
a ainsi été incendiée, tandis
que des cocktails Molotov ont été
jetés à l’intérieur de l’église
de la Vierge Marie. Des islamistes ont par ailleurs
attaqué l’église catholique Al-Hamra’
ainsi que de nombreuses églises évangéliques.
Fidèle
à son habitude, le quotidien Al-Ahram
[1],
proche du parti présidentiel, garde un
silence complice : pas la moindre allusion aux
événements d’Alexandrie. Selon le
quotidien indépendant Al-Doustour
(La Constitution), ce qui s’est passé à
Alexandrie serait la conséquence naturelle
des « provocations » émanant
de l’église Saint-Georges. Al-Doustour
reprend à son compte le prétexte
de la pièce de théâtre, réalisée
voici deux ans, et qui « donnerait une mauvaise
image de l’islam ».
Interprétée
par des acteurs amateurs, la pièce relate
l’histoire véridique d’un jeune chrétien
qui se convertit à l’islam et est poussé
par un imam à agresser des prêtres
de sa communauté d’origine.
D’autres
journaux, comme les deux hebdomadaires égyptiens
El-Midan et Al-Osbou’ [2],
dénoncent sur le ton de la menace l’infidélité
des chrétiens d’Egypte, qui seraient mêlés
à un « complot mondial anti-arabe
» ! Pour le rédacteur en chef d’Al-Ousbou’,
Moustafa Bakri : « certains traîtres
de la diaspora copte complotent avec les sionistes
et la CIA dans le but d’expulser les musulmans
de leurs terres » [3].
On pourrait demander à Bakri quand et où
des musulmans en Egypte ont été
expulsés. Mais ce serait inutile, tant
l’aberration du rationnel de ces zélotes
est sans limites.
Le
quotidien Al-Wafd [4]
(conservateur), pour sa part, n’a fait que relater
les informations fournies par la présidence
sans se donner la peine d’aller enquêter
sur le terrain ni de recueillir le moindre témoignage.
Pour
certains médias occidentaux, les événements
d’Alexandrie ouvrent la porte à un nouveau
« cycle vicieux de violence » en Egypte,
comme s’il s’agissait d’affrontements entre deux
communautés querelleuses. Or, il ne s’agit
visiblement que d’un cycle linéaire de
violence trouvant son origine uniquement dans
les mosquées.
L’influent
cheikh d’Al-Azhar [5],
Mohamed Sayed Tantawi, s’est contenté d’appeler
les deux grandes communautés à retourner
à la raison tout en refusant de dénoncer
les agressions. Selon un représentant de
la même congrégation, interrogé
sur la chaîne qatari arabophone Al Jazeera,
le pape Chenouda III (le chef spirituel des coptes
Ndlr.) devrait présenter des excuses publiques
pour ne pas avoir interdit la diffusion d’une
œuvre qui donne une mauvaise image des musulmans.
Qu’en est-il cependant de l’image de la communauté
musulmane d’Alexandrie laissée pas ces
agressions, ces autodafés et ces pillages
? La question n’est pas posée dans le pays
du Nil.
Par
ailleurs, nous venons de recevoir un communiqué
de l’Association des Coptes d’Europe qui nous
apprend que dans le gouvernorat de Sohag (Haute-Egypte),
de jeunes musulmans originaires du village de
Bani-Wassel ont attaqué dimanche matin
des magasins et endommagé – en toute
impunité et dans l’indifférence
générale des autorités locales
– des biens appartenant à des coptes. Selon
la même source, deux voitures appartenant
au monastère du Anba Thomas ont également
été détruites et une troisième
a été jetée dans une rivière.
Aucun média n’a encore relaté la
nouvelle, la police ayant empêché
les journalistes de se rendre sur les lieux des
agressions.
Le
gouvernement égyptien s’est abstenu de
dénoncer ces émeutes dont sont victimes
les citoyens égyptiens de confession chrétienne.
Presque dans le même temps, le Caire a «
suspendu pour une durée indéterminée
» l’instruction de l’affaire des mineures
chrétiennes enlevées, violées,
converties de force à l’islam et mariées
à des musulmans religieux. Devant cette
attitude, certains intellectuels égyptiens,
comme l’écrivain Magdi Khalil réfugié
aux Etats-Unis, ont critiqué l’attitude
négative de l’Etat qu’ils qualifient de
« complice ».
Appelé
à se prononcer sur le drame qui frappe
un nombre croissant de familles chrétiennes
en Egypte, le pape Chenouda III – d’habitude extrêmement
prudent quand il s’agit de s’exprimer sur les
vicissitudes dont souffrent les chrétiens
– avait annoncé, le 17 mars 2004 déjà
: « la situation est extrêmement grave
et ce que nous avons subi dans le passé
nous suffit. L’Etat doit réagir car cette
fois-ci nous n’allons pas nous taire. »
Officiellement,
le gouvernement égyptien désavoue
toutes formes de persécution mais, dans
les faits, il minimise celles qu’il ne peut cacher.
Après chaque émeute anti-chrétienne,
le manque de fermeté du régime de
Hosni Moubarak est expliqué au Caire par
la crainte de désordres plus importants
et par le déficit de légitimité
dont souffre le régime. Quelle sera cette
fois-ci la réponse officielle justificatrice
de ce nouveau silence ? Elle intéressera
sûrement ceux qui, à la veille du
dernier scrutin présidentiel, ont prétendu
que le régime était désormais
assez fort pour s’opposer aux agissements des
extrémistes.
Elu
fraîchement le mois dernier avec 88.6% des
voix lors d’une élection présidentielle
jugée démocratique et très
transparente par le pouvoir et les médias
aux ordres, il est grand temps que le président
Moubarak, qui s’est très modestement présenté
durant sa campagne électorale comme «
le candidat de tous les Egyptiens », assume
ses engagements et prenne des décisions
à la hauteur de ses responsabilités.
Avant que la situation ne devienne effectivement
incontrôlable.