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La fièvre égyptienne n'est pas islamiste

Par Masri Feki © Metula News Agency
19 décembre 2005

La semaine dernière, l’Egypte de Moubarak a élu ses représentants à l’Assemblée du Peuple, Magles el-Chaab. Avec 88 députés, les Frères musulmans multiplient par six leur représentation à la chambre haute du Parlement. Créée au Caire en 1928 par le cheikh Hassan el-Banna, la confrérie formellement clandestine représente aujourd’hui le courant oppositionnel le plus structuré du spectre politique égyptien. La montée en puissance apparente de l’islam politique et les troubles qui ont accompagné le déroulement du scrutin législatif en Egypte suscitent chez les observateurs étrangers des interrogations légitimes auxquelles nous allons nous efforcer de répondre.

A qui incombe la responsabilité du climat de violence que l’Egypte a connu durant les élections ?

« La violence islamique », nous dit François Burgat, « cache le plus souvent une autre violence : celle des régimes qui, parce qu’ils refusent le verdict des urnes, choisissent pour survivre de réprimer leur challengers et de leur fermer les portes de la scène politique légitime, les conduisant ainsi à recourir à cette violence dont ils sont supposés avoir le monopole. » [1].

Pour beaucoup d’observateurs étrangers, l’attitude agressive du système policer, son interventionnisme musclé, ses provocations inutiles et ses méthodes de répression démesurées démontrent bien une volonté de générer des affrontements médiatisés avec les islamistes. D’après Tangi Salaün, journaliste au Figaro, neuf personnes au moins ont trouvé la mort à la veille du dernier tour, la plupart tuées par balles lors d’affrontements entre des électeurs et la police, qui les empêchait d’accéder aux bureaux de vote [2].

Selon Ghada Shabandar, qui dirige l’association Shaifeenkom (on vous voit), une des ONG ayant supervisé les élections, le comportement du régime de Moubarak témoigne de sa volonté de « faire peur à l’Occident et aux Egyptiens eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils n'ont le choix qu'entre le PND [3] et les Frères musulmans ». Mona El Tahawi, journaliste du quotidien arabophone londonien Al Shark al Awsat (Le Moyen-Orient), pense que « l’Etat préfère être en compétition avec les islamistes plutôt qu’avec les courants démocratiques et libéraux de l’opposition ».

L’écrivain opposant et politologue libyen Mahmoud Al-Shamam ajoute, sur la chaîne satellitaire arabophone Al-Hura [4], qu’ « une grande partie de la clientèle des Frères musulmans a choisi le camp de la confrérie par opposition au régime plutôt que par conviction politique ».

D’après le Coordinateur général du principal mouvement d’opposition libérale, Kefaya (ça suffit), George Isaac, « ces élections sont une mascarade ». Pour M. Isaac qui a été harcelé et arrêté à plusieurs reprises au cours des derniers mois, « le régime de Moubarak est dépourvu de légitimité populaire et sera toujours obligé de s’appuyer sur les gangs policiers pour survivre et sauver la face » [5].

Il est d’autant plus étrange de constater que le seul fait que les Frères musulmans parviennent à récupérer les voix de 20% des votants, lesquels représentent moins de 20% des inscrits – soit moins de 4% des Egyptiens ayant le droit de vote – ait pu bouleverser l’opinion publique égyptienne et avoir des répercussions sur la scène politique internationale. On oublie cependant que le parti présidentiel demeure le fer de lance de l’action politique en Egypte. Avec près des trois quarts des sièges au Parlement, le PND conserve une écrasante majorité.

Le régime cairote demeure persuadé que, dans les salons feutrés des chancelleries occidentales, on continue à considérer le pouvoir policier comme un rempart contre l’islamisme. Cette vision dangereuse contribue à l’avortement de toutes les tentatives de réforme politique au Moyen-Orient.

Certains prétendent que dans les pays de l’Islam, il n’y aurait pas de clergé. C’est faux. Il existe un clergé dans chaque capitale arabe ; car il existe un islam taillé sur mesure pour chaque régime arabe. Dans le meilleur des cas, l’Etat maîtrise et manipule le clergé ; au pire, l’Etat est lui-même le clergé. Dans les deux cas de figure, le pouvoir politique constitue le principal acteur religieux dans la société.

Selon l’article 2 de la Constitution de 1971 (modifiée en 1980) et en vigueur aujourd’hui : « l’islam est la religion de l’Etat dont la langue officielle est l’arabe ; les principes de la charia constituent la source principale de législation ». C’est en vertu de cette déclaration que s’est élaborée une politique d’islamisation que Sadate avait couronnée, avant sa mort en 1981, afin de se maintenir et faire perdurer son système, auquel manquait la légitimité des urnes. Dans le même temps, la constitution républicaine consacre la prééminence de l’islam, qui voit ses préceptes érigés au rang d’obligations.

Aujourd’hui, le militantisme islamiste a pour objectif explicite le changement de la société égyptienne et des modes d’exercice du pouvoir, par l’action violente ou légale. A la notion de « sécularisation », en œuvre dans la société égyptienne de la période post-coloniale, se substitue aujourd’hui celle de réislamisation, dont les indicateurs majeurs sont, selon Yvonne Y. Haddad [6], le développement de la littérature islamique, l’intrusion de la religion dans la vie politique, le développement des banques islamiques et l’importance politique des groupes islamiques.

Dès lors, la relation entre l’Etat et la religion en Egypte est souvent perçue comme une immixtion de cette dernière dans le champ du premier. Cette vision méconnaît une partie de la réalité. Il s’agit en fait d’une relation bilatérale qu’il faut plutôt voir sous l’angle d’une lutte d’influence. Contraint de faire des concessions, l’Etat n’est cependant pas en position de soumission vis-à-vis des responsables religieux qu’il s’efforce, de son côté, de maîtriser.

Pour Khayri Abaza, responsable de l’Organisation de Défense de la Démocratie, les Frères musulmans ne sont pas majoritaires (en Egypte), le principal courant de l’opposition étant celui qui a opté pour l’abstention. « Les Frères musulmans », dit-il sur Al-Hura, « sont au summum de leur gloire ; ils ne peuvent aller plus loin ». D’après M. Abaza, il est nécessaire de réorganiser le système de participation politique, en mettant fin aux listes indépendantes sous lesquelles se présentent les candidats islamistes puisque la loi égyptienne interdit la création de partis sur des bases religieuses. D’autre part, il est indispensable de modifier la loi sur le financement des campagnes électorales, qui limite les frais de campagne d’un candidat à 70’000 livres égyptiennes [7], alors que le parti présidentiel possède la plupart des médias et des moyens de communication, sans compter les bureaux de presse de 24 gouverneurs, tous affiliés au PND. Pour Khayri Abaza, tout ce qui affaiblit les partis d’opposition renforce les Frères musulmans.

Pour sa part, Mahmoud Al-Shamam insiste sur le fait que « le slogan des Frères musulmans ‘Al Islam howa el-hal’ (L’islam est la solution) est un message simpliste et léger, dépourvu de programmes économiques complexes ou de projets de société ». Pour le président de l’Organisation des Coptes des Etats-Unis, Michael Mounir, « L’islam ne peut être une solution de même que le christianisme n’en est pas une. La place naturelle de l’islam est la mosquée. L’Etat civil est la solution ». Il reste à savoir si les résultats controversés de ces législatives inciteront l’Etat à opter pour plus d’ouverture politique et de réforme du système représentatif, ou si le régime instrumentalisera le succès des Frères musulmans pour maintenir le statu quo. Seul un engagement de la société civile, garanti par la communauté internationale, pourrait favoriser la première option. Dans ce sens, la responsabilité de la société civile égyptienne et de ses canaux de communication serait déterminante.

Notes :

[1] François Burgat, L’islamisme en face, La Découverte, 2002, page 123.
[2] Tangi Salaün, Poussée de fièvre islamiste en Egypte, Le Figaro, 9 décembre 2005.
[3] Parti National Démocratique de Hosni Moubarak.
[4] Al-Hura, dans l’émission Al-Jihat Al-Arbaa, le 19 novembre 2005.
[5] Al-Hura, dans l’émission Misr Tantakheb, le 7 décembre 2005.
[6] Yvonne Y. Haddad, « Islamic awakening in Egypt », Arab studies quarterly, 3, 1986, page 234.
[7] Soit près de 9 000 euros.

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