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Le Caire : la police intervient contre des demandeurs d'asile

Par Masri Feki © Metula News Agency
3 janvier 2006

Egypte : indignation des organisations des Droits de l’homme face à l’évacuation brutale des demandeurs d’asile soudanais

Au Caire, vendredi dernier, l’évacuation brutale par la police égyptienne de 3’500 demandeurs d’asile soudanais, qui campaient devant les bureaux du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), a fait 26 morts [1] et une cinquantaine de blessés.

Depuis près d’une décennie, le nombre de réfugiés soudanais en Egypte [2] a augmenté de façon impressionnante. Ces derniers sont aujourd’hui estimés à plusieurs centaines de milliers, majoritairement des chrétiens et des animistes ayant fui la charia islamique imposée par la force des armes. Si les massacres du Darfour ont officiellement cessé en janvier dernier après un accord de paix, les violences se poursuivent à l’ouest du Soudan. L’Egypte, soutien inconditionnel du régime de Khartoum, a constaté, par la voix d’un officiel de son ministère de l’Intérieur, que les ressortissants sans-papiers de l’immédiat voisin soudanais, qui cherchent à séjourner légalement dans le pays, « vont grossir les bidonvilles du Caire ».

Excédés par la misère et les tracasseries policières, certains anciens réfugiés ont décidé de faire un sit-in dans le quartier bourgeois de Mohandissine, à l’ouest du Caire. Le ministère égyptien de l’Intérieur a tenté de convaincre les réfugiés de se déplacer vers un endroit « plus adapté » qu’un jardin au gazon à l’anglaise, ignorant visiblement que ce lieu avait été choisi, non pour son confort, mais parce qu'il se trouvait à proximité du HCR, l’organisme onusien responsable d’eux jusqu’à la signature du traité de paix soudanais en janvier 2005.

Pour le Caire, cette paix enlevait aux populations concernées leur statut de réfugiés ainsi que les maigres pensions qui leur étaient versées, et les plaçait dorénavant dans la catégorie des « immigrants économiques ». Il a alors été question d’une distribution généreuse de permis de séjour. Des ressortissants soudanais ont toutefois expliqué à l’AFP vouloir quitter l’Egypte parce qu’ils sont persécutés en raison de leur couleur de peau et de leur religion.

Il est néanmoins intéressant de souligner que, conformément aux accords de 1956 aux termes desquels le Soudan a acquis son indépendance, les ressortissants de l’Egypte et du Soudan n’ont pas a priori besoin de visas pour entrer ou séjourner dans l’un des deux pays [3]. Aujourd’hui, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, et sans toutefois apporter aucune modification formelle aux accords égypto-soudanais de 1956, l’Egypte impose aux ressortissants soudanais séjournant sur son sol de demander un visa de séjour, lequel leur est théoriquement octroyé sans difficulté. Cependant, et de manière très étonnante, les autorités égyptiennes peuvent demander l’expulsion de ressortissants soudanais vers leur pays d’origine de façon tout à fait arbitraire ; ce qui permet aisément au régime despotique de Khartoum d’obtenir l’extradition d’opposants exilés dans le pays des Pyramides. Cela se confirme d’autant plus que le régime soudanais ne manque pas une occasion pour affirmer son appui sans condition à la politique égyptienne à l’égard de ses ressortissants.

Malgré les protestations internationales, Khartoum appuie le Caire

Les réactions de la communauté internationale n’ont pas tardé. A Washington, le porte-parole de la Maison Blanche a exprimé sa « profonde indignation », tandis que le Secrétaire général des Nations Unies, Koffi Annan, a déploré cet « horrible drame qui ne peut être justifié ».

A Genève, au siège de l’agence du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, le haut commissaire, Antonio Guterres s’est déclaré « profondément choqué », estimant que l’attitude particulièrement agressive des forces de l’ordre égyptiennes n’était pas justifiée. Astrid van Genderen Stort, porte-parole du HCR, avait déclaré jeudi que l’agence onusienne avait demandé à plusieurs reprises aux autorités égyptiennes de régler le problème « dans le calme ».

Sur la chaîne qatari arabophone Al-Jazeera, le vice-président du Département du Moyen-Orient de Human Rights Watch, John Stork, a déclaré que « malgré le dossier effrayant de la police égyptienne, la mise en place d’une enquête indépendante est nécessaire afin de sanctionner les responsables » de cette tragédie. De son côté, l’Organisation égyptienne des Droits de l’homme a demandé qu’une enquête internationale ait lieu dans les plus brefs délais.

Lors d’une tentative désespérée de sauver la face, le ministère égyptien de l’Intérieur a déclaré dans un communiqué ne faisant aucune mention des victimes que « les (demandeurs d’asile) soudanais avaient tenté de mettre le feu aux bureaux de l’Onu », une information démentie par la suite par le HCR. D’autre part, le porte-parole du ministère a prétendu que les demandeurs d’asile soudanais (désarmés) auraient blessé 75 policiers égyptiens, ce qui a obligé la police à intervenir massivement.

Quelques heures plus tard, dans un deuxième communiqué, le ministère de l’Intérieur a mis ces morts sur le compte d’une bousculade, qui serait survenue parmi les manifestants qui campaient depuis plus de trois mois dans le quartier bourgeois de Mohandissine. Cependant, le HCR, Human Rights et l’Organisation égyptienne des Droits de l’homme affirmaient vendredi et samedi que les décès sont survenus à la suite d’une intervention musclée du Amn Markazi [4] visant à transférer les demandeurs d’asile vers un camp militaire au sud du Caire. Selon Al-Jazeera, pour évacuer les quelques 3 500 demandeurs d’asile, le ministère égyptien de l’Intérieur a envoyé 5’000 policiers anti-émeute qui ont pris le terrain d’assaut vendredi aux premières heures et ont frappé à coups de matraque ceux qui y campaient.

Paradoxalement, c’est Khartoum qui a appuyé la position du Caire, justifiant l’intervention du Amn Markazi. Le ministre soudanais des affaires étrangères Ahmed Karti a déclaré à la première chaîne de télévision égyptienne que « les forces de sécurité étaient en droit de disperser les manifestants », même s’il n’a pas tardé à se rattraper, en avouant qu’il regrettait néanmoins que des ressortissants soudanais aient été « tués sans nécessité ». Pour Mahdjoub Fadl, conseiller à la présidence soudanaise, « le régime égyptien était dans son droit en rétablissant son autorité », rapporte l’agence de presse égyptienne officielle Mena [5].

De la complicité certaine du régime de Moubarak

Malgré les appels incessants des organisations égyptiennes des Droits de l’homme et de plusieurs représentations coptes au gouvernement égyptien, ainsi que les appels au secours des victimes soudanaises, le régime policier du Caire a eu recours à la censure et à la désinformation par le biais de son ministère de la propagande. Ce n’est un secret pour personne que le régime de Moubarak a toujours eu des relations étroites avec Hassan Al-Turabi, qui a renversé le président élu Al-Sadek Al-Mahdi. L’Egypte et l’Ethiopie, qui se disputent l'eau du Nil, ont respectivement soutenu les islamistes de Khartoum et les non musulmans du Sud. L’arrivée des islamistes au pouvoir était une aubaine pour le Caire, qui voyait d'un bon oeil la transformation de ses rapports de force dans la Corne africaine. En ce sens, le soutien inconditionnel qu’accorde le Caire au régime criminel de l’actuel maître de Khartoum, Omar El-Bashir, n’a rien d’étonnant.

Notes :

[1] 17 hommes, 2 femmes et 7 enfants.
[2] Pays limitrophe de l’Egypte, le Soudan a été occupé par l’Egypte de 1822 à 1956.
[3] Ce qui n’est pas le cas pour les ressortissants d’un pays tiers, qui sont contraints d’obtenir un visa pour chacun des deux pays, s’il souhaite passer la frontière égypto-soudanaise à partir de l’Egypte ou du Soudan.
[4] Sécurité Centrale.
[5] Middle East News Agency qui n’a, bien entendu et heureusement, aucun rapport avec notre agence, la Metula News Agency, basée à Metula.

© Metula News Agency