Avec
128 des 275 sièges du Parlement, les
chiites conservateurs, qui ont remporté
les élections législatives, ne
pourront diriger seuls le pays. La nouvelle
assemblée aura à élire,
à la majorité des deux tiers,
un président de la république.
Ce dernier chargera une personnalité,
parmi les membres du groupe parlementaire le
plus important de la chambre, de former un gouvernement.
Une association entre l’Alliance irakienne
unifiée et la Coalition kurde
– en deuxième position avec 53 sièges
– sera ainsi insuffisante, parce qu'elle ne
réunira que 181 voix, quand il en faudrait
184. Un apport de voix des petites listes sera
donc nécessaire, du moins pour l’élection
du président, ce qui favorisera une éventuelle
entente avec la minorité sunnite, qui
pourrait trouver dans cette conjoncture une
opportunité afin d’intégrer le
jeu politique.
Vers
une assemblée de consensus national ou
de responsabilité nationale ?
Pour
la première fois depuis la chute de l’ancien
régime baasiste, le 9 avril 2003, des
dignitaires sunnites et des officiels de la
communauté minoritaire condamnent formellement
la violence politique et emploient dans leurs
discours le mot terrorisme pour désigner
les groupes armés qui prétendent
représenter les intérêts
des sunnites. Il s’agit d’une première
qui marque le début de l’intégration
d’une minorité, qui avait accaparé
le pouvoir depuis la création de l’Etat
irakien en 1920, jusqu’à l’intervention
des forces de la Coalition en 2003.
Par
ailleurs, le très respecté et
influent dirigeant sunnite Adnane al-Doulaïmi,
chef du groupe Le Peuple d’Irak, a
plaidé avec insistance, au cours d’une
conférence de presse, pour la libération
de la journaliste américaine Jill Carroll
[1]
et a fermement condamné les enlèvements
d’étrangers qui, selon lui, «
ne peuvent en aucun cas être justifiés
».
Même
le dirigeant communiste Moufid al-Jazaïri,
qui avait contesté le mode du scrutin,
a annoncé vendredi que son groupe «
acceptait les résultats même s’il
n’en était pas satisfait »,
avant d’appeler les différents partis
antagonistes à faire preuve de responsabilité,
au moment où le pays traverse une période
particulièrement difficile, notamment
sur le plan sécuritaire.
Moins
de communautarisme
Ces
élections, qui ont accordé 25
sièges à la liste de l’ancien
Premier ministre chiite laïc Iyad Allaoui,
du Front pour l’entente nationale,
ont démontré une fois de plus
que les citoyens irakiens arabophones de confession
chiite ne constituent pas un bloc monolithique,
de même que leurs concitoyens de confession
sunnite ne sont pas un groupe homogène,
contrairement aux apparences rhétoriques
préélectorales.
La
participation d’une partie importance de la
population sunnite du pays marque la volonté
de cette minorité religieuse de s’intégrer
dans le processus démocratique. La communauté
arabophone sunnite, qui se sent marginalisée
depuis la chute du régime baasiste, entend,
par cette participation, s’assurer au sein de
la prochaine Assemblée nationale une
place qui lui est garantie par les résultats
de la liste sunnite du Front irakien de
la Concorde, arrivée en troisième
position, avec 44 sièges, et celle de
Salah al-Motlak, en cinquième position,
avec 11 sièges.
Moins
de 1% des suffrages annulés
La
Mission internationale pour les élections
irakiennes (MIEI), qui avait jugé le
16 décembre que le scrutin s’était
déroulé « en général,
selon les normes internationales »,
a indiqué le 19 janvier dans son rapport
final ne pas être en mesure de préciser
l'étendue exacte des fraudes, sans remettre
en cause le résultat.
Selon
la Commission électorale irakienne, les
bulletins de 227 urnes, sur 31'500 au total,
soit moins de 1%, ont été annulés
pour cause d’irrégularités.
Les
réactions internationales
A
Washington, le Département d’Etat a encouragé
les élus irakiens à « travailler
ensemble » pour former un nouveau gouvernement,
et le Secrétaire général
des Nations Unies, Kofi Annan, a appelé
les partis irakiens à choisir un gouvernement
pleinement représentatif.
Par
le biais de son ambassadeur à Bagdad,
William Patey, Londres a fait savoir que la
formation rapide d’un gouvernement renforcerait
l’idée d’une « diminution significative
» des quelque 8000 soldats britanniques
d’Irak l’an prochain.
Cependant,
cette évolution politique ne semble pas
faire le bonheur des voisins de l’Irak, qui
voient d'un mauvais oeil l'heure du changement.
Au
Caire, Hosni Moubarak ne se gêne guère
pour confier à la presse locale son angoisse
de voir les chiites remporter les élections
[2].
Il faut rappeler que le chiisme est considéré
en Egypte comme une secte dangereuse, et que
l’infime et paisible minorité chiite
du pays est régulièrement harcelée,
au mépris du principe de liberté
de conscience inscrit dans le droit égyptien,
ainsi que dans les articles 2 et 18 de la Déclaration
universelle des Droits de l’homme de 1948, signée
par le Caire. Ce n’est pas dans cet article
le lieu de s’étendre sur la vague d’arrestations
des prédicateurs chiites, au début
des années 1990, par les autorités
égyptiennes, ni les propos méprisants
des hauts dignitaires d’Al-Azhar [3],
la plus haute instance religieuse de l’islam
sunnite dans le monde, à l’égard
des « déviants » chiites,
qui sont pourtant majoritaires en Iran, en Irak,
au Liban et au Bahreïn, et qui constituent
une importante minorité dans les pays
du Golfe [4].
Si
la plupart des dirigeants arabes se sont montrés
plus réservés, les craintes du
raïs égyptien ont été
ouvertement partagées, notamment par
le roi Abdallah de Jordanie et le Secrétaire
général de la Ligue arabe, Amr
Moussa.
Quoi
qu’il en soit, les Irakiens ont fait leur choix
tout en donnant à l’ensemble du Moyen-Orient
une leçon de démocratie. Reste
à savoir si le prochain gouvernement
saura faire face aux défis sécuritaires
sans porter atteinte aux naissantes libertés
publiques qui font la particularité du
nouvel Irak et la fierté de tous les
hommes libres de la région.