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Elections en Irak : une victoire exemplaire de l’Etat de droit

Par Masri Feki © Metula News Agency
25 janvier 2006

Les Irakiens ont fait leur choix tout en donnant à l’ensemble du Moyen-Orient une leçon de démocratie.

« L’Alliance irakienne unifiée a remporté les élections législatives irakiennes du 15 décembre, sans toutefois obtenir la majorité absolue ». C’est ce qu’a déclaré vendredi dernier à Bagdad la Commission électorale irakienne qui a publié les résultats définitifs des élections, trente-six jours après la clôture du scrutin.

Avec 128 des 275 sièges du Parlement, les chiites conservateurs, qui ont remporté les élections législatives, ne pourront diriger seuls le pays. La nouvelle assemblée aura à élire, à la majorité des deux tiers, un président de la république. Ce dernier chargera une personnalité, parmi les membres du groupe parlementaire le plus important de la chambre, de former un gouvernement. Une association entre l’Alliance irakienne unifiée et la Coalition kurde – en deuxième position avec 53 sièges – sera ainsi insuffisante, parce qu'elle ne réunira que 181 voix, quand il en faudrait 184. Un apport de voix des petites listes sera donc nécessaire, du moins pour l’élection du président, ce qui favorisera une éventuelle entente avec la minorité sunnite, qui pourrait trouver dans cette conjoncture une opportunité afin d’intégrer le jeu politique.

Vers une assemblée de consensus national ou de responsabilité nationale ?

Pour la première fois depuis la chute de l’ancien régime baasiste, le 9 avril 2003, des dignitaires sunnites et des officiels de la communauté minoritaire condamnent formellement la violence politique et emploient dans leurs discours le mot terrorisme pour désigner les groupes armés qui prétendent représenter les intérêts des sunnites. Il s’agit d’une première qui marque le début de l’intégration d’une minorité, qui avait accaparé le pouvoir depuis la création de l’Etat irakien en 1920, jusqu’à l’intervention des forces de la Coalition en 2003.

Par ailleurs, le très respecté et influent dirigeant sunnite Adnane al-Doulaïmi, chef du groupe Le Peuple d’Irak, a plaidé avec insistance, au cours d’une conférence de presse, pour la libération de la journaliste américaine Jill Carroll [1] et a fermement condamné les enlèvements d’étrangers qui, selon lui, « ne peuvent en aucun cas être justifiés ».

Même le dirigeant communiste Moufid al-Jazaïri, qui avait contesté le mode du scrutin, a annoncé vendredi que son groupe « acceptait les résultats même s’il n’en était pas satisfait », avant d’appeler les différents partis antagonistes à faire preuve de responsabilité, au moment où le pays traverse une période particulièrement difficile, notamment sur le plan sécuritaire.

Moins de communautarisme

Ces élections, qui ont accordé 25 sièges à la liste de l’ancien Premier ministre chiite laïc Iyad Allaoui, du Front pour l’entente nationale, ont démontré une fois de plus que les citoyens irakiens arabophones de confession chiite ne constituent pas un bloc monolithique, de même que leurs concitoyens de confession sunnite ne sont pas un groupe homogène, contrairement aux apparences rhétoriques préélectorales.

La participation d’une partie importance de la population sunnite du pays marque la volonté de cette minorité religieuse de s’intégrer dans le processus démocratique. La communauté arabophone sunnite, qui se sent marginalisée depuis la chute du régime baasiste, entend, par cette participation, s’assurer au sein de la prochaine Assemblée nationale une place qui lui est garantie par les résultats de la liste sunnite du Front irakien de la Concorde, arrivée en troisième position, avec 44 sièges, et celle de Salah al-Motlak, en cinquième position, avec 11 sièges.

Moins de 1% des suffrages annulés

La Mission internationale pour les élections irakiennes (MIEI), qui avait jugé le 16 décembre que le scrutin s’était déroulé « en général, selon les normes internationales », a indiqué le 19 janvier dans son rapport final ne pas être en mesure de préciser l'étendue exacte des fraudes, sans remettre en cause le résultat.

Selon la Commission électorale irakienne, les bulletins de 227 urnes, sur 31'500 au total, soit moins de 1%, ont été annulés pour cause d’irrégularités.

Les réactions internationales

A Washington, le Département d’Etat a encouragé les élus irakiens à « travailler ensemble » pour former un nouveau gouvernement, et le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a appelé les partis irakiens à choisir un gouvernement pleinement représentatif.

Par le biais de son ambassadeur à Bagdad, William Patey, Londres a fait savoir que la formation rapide d’un gouvernement renforcerait l’idée d’une « diminution significative » des quelque 8000 soldats britanniques d’Irak l’an prochain.

Cependant, cette évolution politique ne semble pas faire le bonheur des voisins de l’Irak, qui voient d'un mauvais oeil l'heure du changement.

Au Caire, Hosni Moubarak ne se gêne guère pour confier à la presse locale son angoisse de voir les chiites remporter les élections [2]. Il faut rappeler que le chiisme est considéré en Egypte comme une secte dangereuse, et que l’infime et paisible minorité chiite du pays est régulièrement harcelée, au mépris du principe de liberté de conscience inscrit dans le droit égyptien, ainsi que dans les articles 2 et 18 de la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948, signée par le Caire. Ce n’est pas dans cet article le lieu de s’étendre sur la vague d’arrestations des prédicateurs chiites, au début des années 1990, par les autorités égyptiennes, ni les propos méprisants des hauts dignitaires d’Al-Azhar [3], la plus haute instance religieuse de l’islam sunnite dans le monde, à l’égard des « déviants » chiites, qui sont pourtant majoritaires en Iran, en Irak, au Liban et au Bahreïn, et qui constituent une importante minorité dans les pays du Golfe [4].

Si la plupart des dirigeants arabes se sont montrés plus réservés, les craintes du raïs égyptien ont été ouvertement partagées, notamment par le roi Abdallah de Jordanie et le Secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa.

Quoi qu’il en soit, les Irakiens ont fait leur choix tout en donnant à l’ensemble du Moyen-Orient une leçon de démocratie. Reste à savoir si le prochain gouvernement saura faire face aux défis sécuritaires sans porter atteinte aux naissantes libertés publiques qui font la particularité du nouvel Irak et la fierté de tous les hommes libres de la région.

Notes :

[1] Une journaliste américaine de 28 ans enlevée le 7 janvier à Bagdad et menacée de mort par ses ravisseurs sunnites.
[2] Ces craintes avaient été exprimées auparavant par le raïs égyptien lors de deux interviews datant de l’an dernier, à la chaîne américaine PBS, et à la chaîne satellitaire Al-Arabiya, basée à Dubaï.
[3] Paradoxalement, Al-Azhar a été fondé par des chiites à l'époque fatimide.
[4] Les chiites représentent en effet près de 12% de la population autochtone des quelque 24 millions d'habitants des six monarchies pétrolières du Golfe que sont l'Arabie Saoudite, le Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman et le Qatar.

© Metula News Agency