Par
Masri Feki © Metula
News Agency
12 février 2006
L’affaire
des caricatures danoises [1]
de Mahomet, qui a provoqué de vives tensions
au cours des deux dernières semaines entre
Copenhague et certains Etats islamiques [2],
suscite auprès du grand public occidental
des interrogations légitimes quant à
la perception des libertés d’expression et
de croyance par les communautés musulmanes
en Occident et dans leurs pays d’origine.
Pour
certains illuminés de la Bien-Pensance occidentale,
les douze illustrations en question n’auraient pas
dû être publiées parce qu’elles
représenteraient le prophète de l’Islam
comme un guerrier et un polygame. Mais en quoi cela
pourrait-il choquer les musulmans si ces derniers
reconnaissent que Mahomet avait été
à la tête des gangs arabes lors des
premières guerres expansionnistes de l’Islam
(en arabe les « Fotouhat », pluriel
du mot « Fatah » [3]
qui signifie : invasion) et qu’il avait plusieurs
femmes ! D’ailleurs la religion musulmane n’autorise-t-elle
pas ses fidèles à avoir jusqu’à
quatre épouses ?
En
réalité, ce qui a heurté la
sensibilité des musulmans, c’est plus le
fait que leur prophète ait pu être
représenté par une image [4]
et non le contenu du message adressé par
ces représentations artistiques. C’est ce
qu’a déclaré vendredi dernier à
la mosquée Al-Azhar, Mohamed Sayed Tantawi,
le cheikh de la plus grande instance musulmane sunnite
dans le monde.
Mais
on peut se demander en vertu de quelle norme un
non-musulman serait-il tenu de respecter la loi
islamique dans un pays laïc ? Dans l’émission
Al-Chari’a wal Hayat (La charia et la vie)
de la chaîne qatarie Al-Jazeera, le très
respecté cheikh Qardawi a déclaré
cette semaine qu’il était du devoir de tout
musulman de répandre les préceptes
de sa religion dans « les pays de la débauche
» et de défendre par le sabre l’honneur
de son prophète.
Pour
Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques
à l’université de Tunis, cependant,
« on assiste à une tentative d’imposer
la charia (loi islamique) au monde ».
Le professeur Redissi appelle les Occidentaux à
ne pas renoncer à leur liberté religieuse
et à la libre critique. « Si vous cédez
», a-t-il déclaré au quotidien
Il Giornale, « c’en sera fini. Tous
les prétextes seront alors invoqués.
Il n’y aura pas de limite ».
Les
réactions démesurées et plus
ou moins belliqueuses des hautes instances musulmanes
– sunnites et chiites – et de certains gouvernements
islamiques sont d’autant plus révoltantes
qu’aucune de ces autorités n’a jamais émis
la moindre protestation contre les nombreuses œuvres
littéraires et artistiques, articles de presse
et manuels scolaires arabes qui donnent une image
très négative des autres religions.
Dans
les écoles syriennes, par exemple, on apprend
aux écoliers de dix ans que les Juifs se
servent du sang des enfants musulmans et chrétiens
pour le « sacrifice de Pessah » ; en
Egypte, de même, de nombreux articles parus
au cours des dix dernières années
ont été rédigés sur
la fête juive de Pourim, pour laquelle les
Juifs seraient tenus à obtenir du sang humain,
afin que leurs prêtres puissent préparer
les pâtisseries propres à Pourim !
[5]
En
Arabie wahhabite, on enseigne aux étudiants
de troisième année qu’il est du devoir
de chaque musulman de manifester mépris et
dégoût chaque fois qu’il croise un
adorateur de la croix (un chrétien). Ce discours
qui ne reflète que la haine gratuite et l’intolérance
absolue semble faire école aujourd’hui dans
la région du berceau des trois grandes religions
monothéistes. Le monde civilisé doit
comprendre qu’un chrétien ne vaut pas mieux
qu’un Juif dans l’état d’esprit des égorgeurs
fanatisés et des brûleurs de livres.
Depuis
deux semaines, les principaux médias arabophones
donnent la parole à des imams prétendant
que l’Occident aurait déclaré la guerre
à l’Islam et que les pays musulmans devraient
se mobiliser ! Les principaux représentants
de la communauté sunnite au Danemark ont
quant à eux prétendu que l’islam respectait
toutes les religions révélées
(monothéistes) et que les Occidentaux devaient
faire preuve de plus de tolérance. Qu’en
est-il alors des religions « non révélées
» ?
Ces
propos sont d’autant plus scandaleux que le monde
libre n’a jamais cherché à contrôler
la presse arabe, de même que le Vatican ne
s’ingère pas dans la rédaction des
manuels scolaires en Arabie saoudite. Il est peut-être
utile de rappeler que si la littérature et
l’enseignement musulmans autorisent l’existence
des religions monothéistes et reconnaît
leurs prophètes (seulement ceux cités
par le Coran), il n’en va pas de même des
autres religions dites non révélées,
telles que les principales confessions asiatiques,
formellement interdites dans pratiquement tous les
pays musulmans. Même dans les principaux pays
arabes dits laïcs-progressistes (Egypte,
Syrie), tout converti à une religion non-révélée
est passible de la peine capitale !
Qu’en
est-il donc de cette tolérance de l’islam
si vantée en Occident ? En réalité,
l’islam n’admet que les religions qu’il a bien voulu
reconnaître, dont il se revendique être
la continuité. Et là encore, qu’il
s’agisse du judaïsme ou du christianisme, les
textes bibliques ne sont tolérés que
s’ils sont interprétés à la
façon islamique. Les Juifs et les chrétiens
seraient ainsi dans l’erreur et l’ignorance et leurs
religions auraient été falsifiées.
Pour les musulmans, une négation de ces principes
est absolument inadmissible car elle remettrait
en cause la validité des normes et des vérités
coraniques [6].
Cependant, au cours de l’Histoire, cela n’a pas
été toujours le cas. A titre d’exemples,
sous le califat d’Omar ibn El-Hattab, à la
suite de la révolte des mages, ceux-ci ont
fini par être considérés comme
dhimmis [7],
de même que le troisième calife orthodoxe
a inclus le sabe’a (le culte des étoiles)
dans la même catégorie, alors que ces
deux communautés ne sont pas des Gens du
Livre ; deux exemples frappants qui démontrent
bien que l’islam a toujours été politique
et demeure davantage une doctrine de domination
politique qu’une confession ; encore moins une philosophie.
Aujourd’hui
encore, la religion musulmane est instrumentalisée
au Moyen-Orient par tous ces régimes médiévaux
en quête de légitimité populaire.
Même dans les écoles prétendument
laïques des républiques pseudo progressistes,
on apprend aux écoliers coptes, kurdes et
turkmènes que leurs ancêtres sont arabes
et la confusion est maintenue au mépris de
la vérité historique. Les pyramides
sont à porter au crédit de la «
Nation arabe ». Même les prophètes
d'Israël sont arabes selon ces manuels. Ainsi
Abraham est le premier arabe musulman qui a prévu
l’avènement de Mahomet, à l’instar
de Moïse et du prophète Issa ibn Mariam,
autrement appelé Jésus. On apprend
aux écoliers que la Bible est rédigée
en arabe, que Babylone, la Syrie, la Judée
ont toujours été arabes et que l’islam
est la religion naturelle dans laquelle chacun naît
mais dont certains parents détournent leurs
enfants en les faisant chrétiens, juifs ou
autres. L’islam est présenté comme
l’unique religion devant Dieu.
En
Egypte, dans un manuel de classe préparatoire,
un texte dit que le message de Mahomet a été
nécessaire pour convertir à l’islam
les koffar [8]
parmi les ahl kitab [9]
et les moushrikin [10].
Ceux qui ont mécru après avoir reçu
ce message sont les pires personnages de la création
; ceux qui ont cru et ont fait du bien, en sont
bien entendu les meilleurs. Un autre texte précise
que ceux qui ne croient pas à Mahomet et
complotent contre lui seront punis le « jour
de la résurrection ». Les termes koffar
et moushrikin ne se limitent pas aux adeptes
des religions non-monothéistes mais englobent
aussi, dans certains textes, les chrétiens
et les Juifs qui relèvent normalement du
statut plus favorable des dhimmis. En Syrie laïque,
un texte scolaire sur le droit de la famille critique
le mariage mixte entre un musulman et une non-musulmane
et interdit tout mariage entre une musulmane et
un non-musulman.
Comme
le souligne le juriste palestinien chrétien,
Sami Al-Deeb, le thème de Djihad,
guerre sainte, ne cesse de figurer dans les livres
d’enseignement religieux islamique, même dans
les pays arabes les plus progressistes. On y affirme
que le musulman ne se soumet pas à l’ennemi
de sa foi et de sa religion, qui sème le
désordre dans sa patrie et son pays. La parole
du musulman doit être toujours la plus haute.
C’est pourquoi il lutte jusqu’à la victoire,
afin que la parole d’Allah soit supérieure,
et la parole des mécréants inférieure.
Il est parfois difficile de discerner s’il s’agit
d’une guerre défensive ou offensive qui vise
à étendre l’islam à l’ensemble
du monde. Il n’est pas non plus facile de se faire
une idée claire sur les rapports que le musulman
doit entretenir avec l’Etat. Alors même que
le gouvernement établit les manuels, certains
éléments religieux radicaux auraient
même tendance à justifier une lutte
contre ce dernier.
Au
Moyen-Orient dit arabe d’aujourd’hui, en dehors
des cours de religion musulmane imposés aux
étudiants nés de pères musulmans,
les manuels en langue arabe sont fortement influencés
par ces préoccupations religieuses. En Egypte,
par exemple, dans l’introduction de l’un de ces
ouvrages, on peut lire que son but est de «
graver dans le cœur des élèves les
hautes valeurs qui approfondissent la foi en Allah
et en la religion ». De manière générale,
au Moyen-Orient, ces manuels comportent de nombreux
textes coraniques et récits du prophète
de l’Islam mais pas un seul texte de l’Ancien ou
du Nouveau testament [11].
Parfois même, des récits bibliques
qui se trouvent dans le Coran ne sont enseignés
que sous leur forme coranique, qui diffère
sensiblement de celle de la Bible. Les thèmes
de ces ouvrages se rapportent uniquement à
la période postérieure à la
conquête musulmane de l’Egypte ; la période
pharaonique ou copte chrétienne étant
complètement escamotée.
Pour
l’opposant égyptien résidant aux Etats-Unis,
Magdi Khalil, le véritable problème
est celui du système éducatif qui
ne permet pas au musulman de connaître l’
« autre », tandis que les non-musulmans
apprennent le Coran dans le cadre des cours de littérature.
En effet, et comme le souligne Sami Al-Deeb [12],
dans les cours de langue arabe, l’étudiant
chrétien est obligé d’apprendre et
de réciter des formules islamiques. Lors
des récitations, chaque texte coranique est
précédé par la locution : «
Allah a dit… ». Les questions reviennent avec
insistance : « Que dit Allah ? ».
De
nombreux textes s’efforcent d’inculquer aux étudiants
les vertus sociales et le comportement juste, mais
toujours à partir des textes islamiques,
tirés le plus souvent du Coran. L’islam a
donc officiellement le monopole de la vertu et des
bonnes actions. Un manuel égyptien parmi
d’autres apprend à tous les élèves
sans distinctions comment échapper à
l’enfer : « croire en Allah, faire la prière,
jeûner pendant le Ramadan et faire le pèlerinage
à la Mecque ». Il est ensuite ajouté
qu’Allah se venge des koffar, des mécréants.
Ceux qui ne croient pas au Coran doivent savoir
qu’ils n’échapperont pas à la sanction
divine le Jour du Grand Jugement (Yom al
Qiyama).
Si
quelques caricatures parues initialement dans un
modeste journal scandinave ont pu provoquer toute
cette violence dans le monde musulman, et ont pu
être interprétées par certains
hommes d’Etat de ce monde comme un « complot
sioniste » consécutif à la victoire
du Hamas aux élections législatives
palestiniennes, la réaction occidentale doit
être à la hauteur de l’enjeu.
En
ce sens, il faudrait que nos sages et paisibles
rabbins d’Europe demandent aux dignitaires des hautes
instances musulmanes de supprimer du Coran les passages
à caractère clairement raciste et
intolérant, de remettre en cause le verset
qui fait des Juifs des descendants des singes et
des procs. J’invite de même nos honorables
évêques à demander à
ce que soient condamnés les hadiths
(paroles) de Mahomet qui prêchent l’extermination
des infidèles et légitiment les guerres
dites saintes. Des excuses qui ont déjà
quatorze siècles de retard.
Pour
tout dire, les excuses présentées
par certaines chancelleries occidentales sont révoltantes.
Elles dénotent de leur ignorance satisfaite
autant que naïve de l’environnement éducationnel
qui règle la vie de la Umma, la
nation des Croyants de l’islam. Le Monde libre l’est
visiblement de moins en moins.