Par
Masri Feki © Metula
News Agency
6 mars 2006
Depuis
l’arrivée au Parlement égyptien,
Magles el-Chaab, de 88 députés [1]
(sur 444) du mouvement des Frères musulmans
– lequel constitue désormais la principale
formation d’opposition – de nombreuses analyses
occidentales reconnaissent dans le désespoir
économique les causes immédiates
de la montée de l’islamisme en Egypte.
Il n’est pas besoin d’être un grand politicien
pour constater que ces analyses sont loin de déplaire
à la caste dirigeante égyptienne,
qui se sert de la crise économique comme
« alibi de son incompétence et de
sa lâcheté », pour reprendre
les termes de la figure emblématique des
Coptes de la diaspora, Adly Abadir, qui réside
actuellement aux Etats-Unis. Dans un entretien
accordé la semaine dernière au site
d’information égyptien « Coptes-United.com
», celui qui est devenu la bête noire
des media égyptiens a qualifié l’administration
du président Hosni Moubarak de «
régime corrompu qui a vendu son propre
peuple contre les dollars faciles des wahhabites.
» [2]
Au
Caire, lorsqu’ils sont interrogés sur la
question de la démocratie et des réformes
politiques, de nombreux responsables haut placés
répètent fréquemment des
phrases comme : « ce n’est pas l’Amérique
», « nous ne sommes pas en Allemagne
» ou « l’Egypte n’est pas la France
». « Commençons par construire
la classe moyenne », expliquait récemment
un député indépendant, «
et nous aurons ensuite des libéraux avec
qui libéraliser ». Une rhétorique
qui ne fait cependant pas l’unanimité au
sein de l’intelligentsia égyptienne. Parmi
les porte-parole du camp de l’opposition libérale-démocrate,
l’écrivain Mohamed El Badri dénonce
le recours à ces « stupéfiants
politiques » par une caste intellectuelle
vendue à « un pouvoir despotique
qui ne cherche qu’à perdurer. » [3]
Cela nous amène à méditer
sur une citation du Prix Nobel de littérature
égyptien, Naguib Mahfouz : « Tous
les peuples arrivés à la démocratie
étaient majoritairement analphabètes.
Et c’est sous la démocratie que la plupart
d’entre eux ont vaincu l’analphabétisme.
» [4]
De
la conjoncture économique ou l’échec
des projets gouvernementaux
Il
est vrai que, du point de vue démographique,
l’Egypte doit affronter un accroissement déstabilisant
de sa population : en pratique, plus de la moitié
de la population a moins de 18 ans, et bien peu
d’espoir de trouver un travail intéressant
et digne, si ce n’est même un emploi tout
court. La majorité du peuple vit dans une
misère absolue. Il suffit, pour le voir,
de se rendre sur les hauteurs de Katameya. Mais,
avant d’y arriver, il faut passer par le Vieux
Caire et ses cimetières. Un demi million
de personnes vivent dans les tombes de la «
cité des morts », tandis qu’à
la périphérie de la ville, d’anciens
paysans continuent d’affluer depuis un quart de
siècle et ne cessent de grossir des taudis
aussi misérables qu’insalubres. Tout cela
fait que la population du Caire atteint 18 millions
d’habitants, et qu’environ 80% des logements construits
au cours de ces vingt dernières années
l’ont été sans autorisation préalable
ni vérification, constituant 47% du Grand
Caire.
Selon
les Nations unies, la moitié des Egyptiens
est pauvre et constitue le fer de lance de l’économie
souterraine. Cela va du « modérément
pauvre », disposant de 2 à 3 livres
égyptiennes par jour – une livre valant
approximativement € 0.15 – à l’«
ultra pauvre », qui survit avec moins d’une
livre quotidiennement. Mais pourtant, soutenir
qu’en réparant l’économie, tout
le reste s’arrangera automatiquement ressemble
à un déterminisme primitif.
Dans
la réalité égyptienne, la
plupart des opposants libéraux finissent
en prison. Les organisations islamistes égyptiennes
comme la Gamaa ou la Jihad,
ou même plus modérées comme
les Frères musulmans, sont guidées
et formées par des individus issus de la
classe moyenne, souvent aisés.
L’argumentation
selon laquelle l’économie vient avant tout
le reste représente une excellente motivation
pour éviter la libéralisation de
la politique, d’autant plus qu’il existe très
peu de preuves de ce qu’une réforme économique
puisse jamais s’affirmer dans des Etats régis
par des militaires et des cadres dirigeants de
la Sécurité de l’Etat, une catégorie
qui a d’ailleurs tendance à s'auto-perpétuer.
En
outre, les données économiques tendent
à démontrer qu’il n’existe pas de
corrélation évidente et systématique
entre la richesse de la population et le degré
de libéralisation de l'espace religieux.
Une
grande disparité des revenus existe au
Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’Egypte,
qui n’a pas de ressources pétrolières,
se classe en treizième position dans la
région avec un PIB d’environ 1'400 dollars
par habitant, juste devant le Maroc (environ 1'250
dollars par habitant), pays dans lequel certains
titres de la presse nationale accueillaient récemment
avec satisfaction le projet de loi relatif à
l’interdiction du port de signes religieux à
caractère ostentatoire. Le quotidien Aujourd’hui
le Maroc se félicitait par exemple que
la France « redessine la laïcité
», estimant que ce concept n’est pas la
négation des croyances mais le seul moyen
de coexistence pacifique [5]
». En Tunisie, qui figure en huitième
position de cette statistique, la circulaire 108
interdit purement et simplement le voile à
l’école. Cette mesure, instaurée
sous Bourguiba, a été étendue,
en 1990, à tous les lieux publics [6].
Effets
du désespoir politique ou la destruction
du spectre oppositionnel
En
réalité, le carburant hautement
inflammable qui alimente la rage islamique constitue
le produit du désespoir politique, car
l’Egypte, à l’ombre du Sphinx, développe
depuis des années une véritable
culture de l’oppression. L’affolement de son régime
quant à la montée d’un islamisme
oppositionnel le pousse à contrôler
l’opinion publique et à truquer les élections
pour générer des majorités
invraisemblables.
Avec
l’exploitation du phénomène islamiste
pour pérenniser son hégémonie
et maintenir son appareil policier répressif,
le pouvoir dispose d'un autre appui : le volet
israélo-palestinien. Il n’est guère
difficile de constater que les dirigeants égyptiens
ont pris l’habitude de se servir du conflit israélo-palestinien
comme d’un alibi. On a du mal à ne pas
penser que les accords de paix conclus avec Jérusalem
ne conviennent pas aux stratèges de l’Establishment
cairote, car tant un conflit ouvert que l’état
de « ni paix ni guerre » qui prédomine
actuellement, garantissent un système d’alerte
permanente, idéal pour justifier un strict
contrôle politique et un système
économique pervers, qui se prêtent
à être exploités par eux et
par leurs proches.
La
désinformation médiatique simpliste
et malhonnête qui a accompagné la
seconde Intifada au Moyen-Orient et en
Europe occidentale a offert au régime de
Moubarak des perspectives inespérées.
Aux chansons et œuvres cinématographiques
guerrières de l’époque du conflit
avec Israël s’est désormais greffé
l’extraordinaire arsenal d’œuvres antisémites
fabriquées par le ministère de la
Culture en coordination avec celui de la Propagande.
Aujourd’hui encore, le pouvoir politique ne manque
pas de communiquer afin de justifier l’état
d’alerte voulu. Ainsi, lors de sa dernière
visite à Washington, Moubarak a mis en
garde le lobby juif américain contre «
la destruction du Moyen-Orient » et a donné
une série d’interviews prêtes à
être diffusées de manière
répétée lorsque l’opposition
abordera le sujet des réformes. Dans un
de ces entretiens, accordé au journal libanais
pro-syrien Al-Safir (en arabe : L’Ambassadeur),
Moubarak avait affirmé que l’Egypte pourrait
servir de modèle démocratique à
suivre et qu’Israël est une dictature !
A
plusieurs reprises, le colonel a appelé
Israël à réduire son potentiel
militaire afin de ne pas perturber l’équilibre
dans la région. Il est fort intéressant
de remarquer que cette requête provient
d’un Etat qui dépense le quart de son PIB
dans le domaine militaire. Devenu le second bénéficiaire
de l’aide militaire américaine dans le
monde en signant la paix avec Israël, le
Caire aligne 450'000 hommes en uniforme ainsi
que 450'000 autres dans ses unités paramilitaires.
Ce tableau de service n’inclut pas les forces
de réserve.
En
parfaite harmonie avec le mépris naturel
des autocrates arabes pour la liberté d’expression,
le régime cairote a imposé des lois
particulièrement draconiennes sur la presse,
qui visent à prévenir la diffusion
de toute nouvelle qui « porte atteinte à
la réputation de l’Etat. » La censure
s’applique aussi aux livres, dont le nombre a
chuté de trois mille titres en moyenne
dans les années 1960, à trois cents
dans les années 90.
Enfin,
le pouvoir a intérêt à maintenir
le peuple dans l’ignorance : 52% des Egyptiens
sont analphabètes [7]
malgré les prétendus efforts de
l’Etat dans la lutte contre l’analphabétisme
initiés par Madame Suzanne Moubarak, épouse
du chef de l’Etat. Il y a peu de temps, l'audacieux
intellectuel Saadeddin Ibrahim a été
arrêté et accusé d’avoir reçu
des dons de l’Union Européenne pour le
Centre pour la recherche et le développement
Ibn Khaldoun qu’il dirige. Remarquons que
l’accusation émane d’un Etat qui reçoit
chaque année trois milliards de dollars
d’aides occidentales, dont 1.3 milliards, versés
par les Etats-Unis, qui sont destinés à
son armée. Mais le vrai crime de Saadeddin
Ibrahim est d’avoir attiré l’attention
sur la situation déplorable des minorités
chrétiennes, de s’être intéressé
aux fraudes électorales de 1995, et d’avoir
insinué que Moubarak était en train
de préparer la succession aux rênes
du pouvoir pour son fils Gamal.
Le
11 septembre et l’avortement systématique
des tentatives de réformes
Depuis
le onze septembre 2001, le régime de Hosni
Moubarak se comporte comme s'il avait reçu
un blanc-seing de l’Occident afin de poursuivre
ses opposants dans le cadre de la lutte contre
le terrorisme. Trois ans après avoir écrasé
la Gamaa Islamiyya, Moubarak a réinstitué
les tribunaux militaires. Parmi ceux qui, auparavant,
étaient traduits devant ces cours d'exception,
on trouvait fréquemment les Frères
musulmans, qui avaient renoncé pendant
plus de dix ans à la violence pour tenter
de se faire admettre dans le jeu politique. En
détruisant l'hypothèse d'un courant
politique oppositionnel légitime, le régime
avorte les avancées notables qui ont été
faites par la jeune génération d’islamistes,
et en particulier parmi les outsiders des courants
radicaux et des Frères musulmans, comme
le Parti de la réforme ou le Parti al-Wasat
[8]
qui, à ce jour, tient des positions relativement
raisonnables à l’égard des chrétiens.
Dans le programme du Wasat, on reconnaît,
par exemple, le droit théorique des non
musulmans à l'accession à la présidence.
L’un des principaux maîtres à penser
de ce programme, Rafik Habib, n'est autre, d'ailleurs,
qu'un chrétien évangélique.
Sur
le plan politique, il est clair que les positions
du Wasat influencent la jeune génération
des Frères musulmans et la poussent en
direction de la modération. On l’a vu,
entre autres, avec le nouveau slogan des Frères
aux dernières élections législatives,
« la constitution est la solution »,
se substituant à l’ancien adage «
l’islam est la solution ». On l’a vu, encore,
lors de l’acceptation partielle de l’idée
d'un parti politique pour représenter les
Frères. Gageons que cette influence ira
augmentant, à mesure que la vieille garde,
encore marquée par la clandestinité
et l’expérience des prisons nassériennes,
disparaîtra.
Fidèle
à son passé peu glorieux en matière
de droits de l’homme et du respect des conventions
internationales à cet égard, même
après qu'elles aient été
endossées par ses représentants,
le régime du Caire fait la sourde oreille
et continue à exiger des chancelleries
occidentales qu'elles lui livrent ses réfugiés
politiques, et, surtout, à mettre les Occidentaux
en garde contre toute ingérence dans ses
affaires. A partir des événements
du onze septembre, le colonel Moubarak a commencé
à sermonner les leaders occidentaux sur
le refrain de : ah si seulement vous vous étiez
réveillés plus tôt et si vous
aviez frappé dur comme le font les bons
despotes égyptiens !
Le
raïs égyptien estime, par exemple,
que la manière dont il a affronté
l’insurrection des islamistes au début
des années 90 – c’est-à-dire en
rasant au sol des villages entiers et en terrorisant
la population civile – a procédé
d'un travail de pionnier en matière de
guerre contre le terrorisme. En réalité,
là où le régime de Moubarak
a vraiment été un précurseur,
c’est dans la stratégie de la terre brûlée,
qui s’est révélée constituer
le pain béni des intégristes. Car
la répression systématique des opposants
fait évidemment le lit des organisations
secrètes et des groupes clandestins et
suscite chez les partisans de l’islam oppositionnel
un coefficient certain d’extrémisme.
Sur
le terrain des dispositions juridiques empêchant
l’exercice démocratique du pouvoir en Egypte,
« le Comité des Droits de l’homme
des Nations Unies constate les entraves, de fait
et de droit, portées à la création
et au fonctionnement de partis politiques ; principalement
à travers la commission instituée
par la loi sur les partis politiques portant numéro
40 de 1977, qui ne présente pas toutes
les garanties d’indépendance [9].
L’Etat partie (l’Egypte) doit permettre l’expression
démocratique du pluralisme politique et
donc se conformer à ses obligations au
regard du Pacte, en tenant compte de l’observation
générale n° 25 du Comité.
L’Etat partie est également invité
à faire état, dans le cadre de son
prochain rapport, de la liste des infractions
permettant à un tribunal de prononcer la
privation des droits civils et politiques (des
individus) [10].
»
Interviewé
par le quotidien italien La Repubblica, dans sa
livraison du 5 mars 2004, Moubarak avait déclaré
– sans que cela ne semblât le gêner
le moins du monde – que si l’Egypte était
« démocratique comme l’Europe »,
les islamistes parviendraient au pouvoir [11].
Cette déclaration, plus que jamais d’actualité,
est une extraordinaire description de la réalité
politique au pays des Pyramides. Elle est d’autant
plus marquante qu’elle émane de celui qui
s’est fait baptiser « l'apôtre de
la démocratie égyptienne »,
bien qu'il reconnaisse, par de tels propos, qu’il
ne représente pas la majorité de
son peuple. Moubarak, qui n'a de cesse d'engager
les Occidentaux à s'abstenir de lui donner
des leçons de démocratie, sous peine
de favoriser l’avènement des exécrables
islamistes, obscurantistes, anti-occidentaux,
barbus, au tchador noir, etc.
Dans
les faits cependant, le régime, qui craint
moins les bombes islamistes que la remise en cause
de son pouvoir, brandit la menace de cette violence
pour justifier – notamment aux yeux de ses bailleurs
de fonds internationaux – l’absolu verrouillage
du système qui seul lui permet de survivre.
Un
régime qui s’impose à son peuple
par la violence reste vulnérable, parce
que dépourvu de légitimité
populaire, en dépit de ses succès
électoraux obtenus sur des scores surréalistes.
Ce qui explique que pour se maintenir, il ait
en permanence besoin d’une protection étrangère.
Tout le reste n’est qu’illusion.