Accueil
      Biographie
      Ouvrages
      Articles
      Contact
.: ARTICLES :.

Les fous contre les églises dans l’Egypte de Moubarak

Par Masri Feki © Metula News Agency
18 avril 2006

Deux personnes ont été tuées et au moins 40 blessées dans des attentats simultanés contre trois églises à Alexandrie et contre des magasins appartenant à des Coptes (chrétiens d’Egypte).

Vendredi 14 avril, 9 heures locales (9h à Paris). Selon la police égyptienne et les témoins, trois assaillants ont investi les églises situées dans trois quartiers différents d’Alexandrie, ville du nord de l’Egypte, presque simultanément, armés chacun de deux couteaux, et ont poignardé des fidèles coptes. Les attaques ont essentiellement ciblé l’église Al-Quidissine (les Saints) à Sidi Bichr (Est d’Alexandrie) et l’église Mar-Guirguis (Saint-Georges), dans le quartier de Hadara (Est).

Les Coptes se rendent habituellement le vendredi matin à l’église pour assister à une messe hebdomadaire, le dimanche n’étant pas un jour férié dans un pays se voulant islamique.

Le lendemain, lors des funérailles de la première victime, Noshi Atta Guirguis, qui avait succombé à ses blessures au cours de son hospitalisation, de jeunes musulmans ont attaqué des magasins appartenant à des membres de la communauté copte de la ville.

Réaction officielle

La réaction des officiels cairotes ne surprend plus grand monde. Au Caire, les stratèges du ministère de l’Intérieur n’ont pas trouvé mieux que d’attribuer les attaques de vendredi à un « déséquilibré mental ». Dans le pays du Nil, il faut croire qu’un seul malade mental a été capable de s’attaquer au même moment à trois églises différentes. De plus, ce voyou, aux dons d’ubiquité indéniables, n’a même pas attiré les soupçons du Amn markazi (la Sécurité centrale), pourtant omniprésent dans les grandes villes.

Dans la matinée de lundi, le ministère de l’Intérieur a annoncé par le biais d’un communiqué avoir arrêté « cent cinquante autres déséquilibrés qui pourraient menacer l’unité nationale de l’Egypte ». Il est de plus surprenant que, dans un pays où chrétiens et musulmans cohabitent depuis quatorze siècles, les déséquilibrés soient à ce point obsédés par la destruction des églises… Le phénomène est d’autant plus frappant que ces déséquilibrés ne s’attaquent jamais à des mosquées !

Naturellement, parmi ces cent cinquante déséquilibrés on trouve des opposants au régime de Moubarak qui s’étaient manifestés à plusieurs reprises lors des rassemblements du mouvement Kefaya à la veille des élections présidentielles de septembre 2005. On trouve également quelques militants apparentés au mouvement islamiste des Frères musulmans, qui représente aujourd’hui la principale force de l’opposition représentée au parlement.

Le cheikh Mohamed Sayed Tantawi, imam de la mosquée Al-Azhar [1], a vivement condamné « les attentats qui brisent la concorde entre les deux ailes de la nation égyptienne ». Ce discours a été salué par les représentants de la Papauté d’Alexandrie.

Pour le député égyptien et président de la Commission parlementaire des Affaires Etrangères, Mustapha Feki [2], connu pour être l’un des rares officiels à accepter de se prononcer ouvertement sur la question copte, le gouvernement, qui a lutté contre l’héritage islamiste légué par le président Sadate, est incapable d’aborder la question copte autrement que comme un problème de sécurité lié à sa stratégie en direction des islamistes. Il est temps, selon M. Feki, de briser les tabous.

L’opposition

Une personnalité académique copte, connue pour ses positions pacifistes, Youssef Sidhom, s’est dite confiante dans la transparence de l’institution judiciaire égyptienne. Néanmoins, s’exprimant dimanche sur la chaîne qatarie arabophone Al-Jazeera, l’universitaire qui réside en Egypte s’est déclaré « très étonné » par ces histoires de déséquilibrés allergiques aux églises. L’ingénieur Adly Abadir, une des figures emblématiques de la résistance civile copte, exilé aux Etats-Unis, a été moins diplomate en qualifiant le régime de Hosni Moubarak de « corrompu jusqu’à la moelle et dépourvu de pudeur ».

Hamdi Hassan, qui préside la formation parlementaire des Frères musulmans, a quant à lui affirmé que les musulmans seraient aussi persécutés que les chrétiens, par un régime autoritaire qui ne respecte pas les lois qu’il a lui-même promulguées. Hassan faisait notamment allusion à l’état d’urgence [3] en vertu duquel des arrestations arbitraires peuvent avoir lieu à tout moment, ce, en dépit des promesses électorales du parti présidentiel, qui annonçait la suspension de cette mesure d’exception pour une durée indéterminée [4]. Cette déclaration n’est pas inintéressante, dans la mesure où la reconnaissance des souffrances des chrétiens est reconnue par l’opposition islamiste, même si celle-ci est banalisée, étant comparée aux problèmes d’intégration parlementaire que rencontre la confrérie des Frères musulmans, fraîchement élue au Magless el-Chaab [5]. Pour M. Hassan, la solution à ces problèmes pourrait venir de l’ouverture économique, politique et culturelle, de la réduction de la pauvreté, de la lutte contre les préjugés à travers une meilleure éducation. En ce sens, il n’y a pas de « question copte », mais « une question égyptienne ». Il s’agit de le la version mise à jour de la vision d’un mouvement qui, seulement cinq mois plus tôt, se présentait aux élections législatives sous la devise : Al islam howa al hal !, (l’islam est la solution).

Les médias

Tandis que les principales chaînes satellitaires arabophones ont abondamment relayé les événements d’Alexandrie, la télévision officielle égyptienne était préoccupée par un sujet assurément plus fondamental pour l’avenir de l’Egypte : l’inauguration par Hosni Moubarak d’une nouvelle station de liquéfaction de gaz naturel à Edkou, dans le Delta du Nil. La chaîne satellitaire Al-Masriya (L’Egypte) ainsi que les chaînes locales se sont contentées d’annoncer, en fin d’après midi de vendredi, que « des troubles avaient eu lieu à Alexandrie » sans évoquer le caractère communautariste des attentats.

Le quotidien numéro un du pays, Al-Ahram, n’a pas tardé à mettre en garde « l’Occident et les volontés impérialistes » contre toute ingérence dans les affaires égyptiennes. Selon le second quotidien Al-Wafd [6], dans sa livraison de lundi, un attentat manqué contre l’église copte de Mario Hanna El Habib à Nagua Hamadi [7] aurait été planifié par un autre déséquilibré ; un chrétien cette fois-ci ! Toujours selon Al-Wafd, l’homme, qui était armé d’un manche de balai, aurait été arrêté pour avoir « manqué du respect au curé » du coin [8]. Après tout, il serait illusoire, à en croire ce journal, qui prend vraiment ses lecteurs pour des godiches, de penser que les islamistes ont le monopole de la violence anti-chrétienne !

En Europe, les nouvelles ont été relayées de façon relativement objective, même s’il est toutefois regrettable que certains journaux français parlent de « tensions communautaires » [9] ou d’ « affrontements confessionnels » [10], reprenant ainsi à la lettre les communiqués du ministère de l’Intérieur du Caire, lequel s’efforce de donner l’impression qu’on est en présence d’un cercle vicieux de violences. Or, selon toute vraisemblance, on est confronté à une violence unilatérale, qui trouve son origine dans les mosquées pour s’en décharger dans les églises et les magasins appartenant à des coptes.

Quelles perspectives ?

Une question se pose désormais : qu’attend le régime de Hosni Moubarak pour réagir à la vague d’agressions dont est victime la communauté chrétienne d’Egypte depuis plusieurs décennies ? Le moment n’est-il pas venu d’envisager un débat national sur la citoyenneté et l’instauration de l’Etat civil ? Les représentants coptes, y compris les plus timides d’entre eux, réclament ces dispositions depuis des années.

Le régime qui craint un soulèvement de l’opposition islamiste souterraine s’obstine à ne pas affronter la réalité du malaise ambiant de la communauté chrétienne la plus importante et la plus ancienne du Moyen-Orient [11]. Cette fracture, nous dit le professeur Kamal Nagib de l’Université d’Alexandrie, est le résultat naturel d’une politique éducative irresponsable, qui ne tient pas compte de la diversité de la société égyptienne ».

Le régime militaire de Moubarak n’a plus beaucoup de choix. Il doit donner des gages de sa bonne volonté pour lutter contre l’extrémisme religieux et l’intolérance qui menacent la globalité de l’édifice républicain qu’il a toujours rêvé d’incarner. Pour ce faire, il doit entamer des réformes profondes, singulièrement dans les systèmes éducatif et médiatique. C’est à la mise en œuvre de ces démarches que la société internationale doit conditionner l’aide qu’elle octroie au régime égyptien.

Notes :

[1] La plus haute instance de l’islam sunnite dans le monde et le représentant de la communauté musulmane d’Egypte.
[2] Oncle de l’auteur.
[3] En vigueur depuis l’assassinat du président Sadate en octobre 1981.
[4] L’état d’urgence n’est pas considéré ici comme une mesure d’exception, c’est, au contraire, sa suspension qui serait exceptionnelle !
[5] Avec 88 sièges, les Frères musulmans multiplièrent par six leur représentation à la chambre haute du parlement lors des élections de décembre 2005.
[6] Officiellement contrôlé par le parti d’opposition, Al-Wafd, dont le président Nooman Gomaa se trouvait derrière les barreaux il y a encore moins de 24 heures.
[7] Gouvernorat de Qena.
[8] C’est devenu une habitude égyptienne d’avoir besoin d’un coupable chrétien lors d’actes anti-chrétiens. Shaiboub William Arsal, 34 ans, ouvrier copte illettré et père de famille, arrêté lors des massacres anti-chrétiens de Kosheh en Haute-Egypte, en janvier 2000, fut désigné comme le responsable du meurtre de plusieurs chrétiens. Shaiboub a été condamné à quinze ans de travaux forcés malgré le manque de preuves déploré par Amnesty International et par l’organisation égyptienne des Droits de l’Homme. Le témoignage de la police a constitué l’unique preuve du meurtre.
[9] Voir Le Figaro du 15 avril 2006.
[10] Voir Le Monde du 17 avril 2006.
[11] Près de 10% des 75 millions d’Egyptiens selon les chiffres officiels. Plus de 15% selon l’Eglise d’Alexandrie, se basant sur les registres des baptêmes.

© Metula News Agency