Par
Masri Feki © Metula
News Agency
20 mai 2006
Depuis
la vague d’attentats terroristes qui a frappé
des sites touristiques de la péninsule
du Sinaï, de plus en plus de voix s’élèvent
au Caire pour réclamer une prise de conscience
nationale. Pour Al-Ahram, le plus prestigieux
des quotidiens cairotes, l’Egypte doit cesser
de prendre pour alibi la cause palestinienne
ou le problème irakien : « C’est
l’obscurantisme qui est à l’origine de
la montée du terrorisme », assène
le journal. Dans l’hebdomadaire Al-Moussawar,
Abdelkader Choheb déplore « l’indifférence
dont a fait preuve l’Etat (égyptien)
à l’égard de la montée
des idées extrémistes dans la
société. Ces idées sont
systématiquement diffusées dans
les mosquées, dans des livres et même
sur les écrans de télévision,
facilitant l’endoctrinement des jeunes »,
accuse un journaliste avant d’appeler à
élaborer une stratégie pour lutter
contre l’extrémisme islamique. S’il y
a un point sur lequel toute la classe politique
cairote est d’accord, c’est que le régime
de Hosni Moubarak n’a pas encore trouvé
les bonnes réponses aux problèmes
de l’islamisme radical. Cela nous amène
à nous interroger sur les liens que l’Etat
égyptien – surtout post-monarchique,
depuis 1953 – a toujours entretenus avec l’institution
religieuse. D’où vient cet « obscurantisme
» d’inspiration religieuse tant dénoncé
par notre classe dirigeante ? Quelles sont les
racines de ce phénomène devenu
plus que jamais menaçant ?
L’Etat
comme principal acteur religieux du pays
Selon
l’article 2 de la Constitution égyptienne
de 1971, modifiée en 1980 : « L’islam
est la religion de l’Etat dont la langue officielle
est l’arabe ; les principes de la charia constituent
la source principale de législation ».
C’est en vertu de cette déclaration que
s’est élaborée la politique d’arabisation
que Gamal Abdel-Nasser avait couronnée,
avant sa mort en 1970, en tissant un réseau
d’alliances régionales sous le drapeau
du socialisme panarabe révolutionnaire.
Dans le même temps, la constitution républicaine
consacre la prééminence de l’islam,
qui voit ses préceptes érigés
au rang d’obligations.
La
« réislamisation » de la
société égyptienne, qui
débute dans les années 70, se
traduit par un double mouvement d’islamisation
de la société : par le bas, au
moyen des institutions religieuses qui forment
la jeunesse égyptienne, et par le haut,
sous la pression d’un acteur « nouveau
», formé aux institutions d’éducation
moderne, qui émerge sur un mode extrêmement
visible sur la scène politique. Le militant
islamiste a pour objectif explicite le changement
de la société égyptienne
et des modes d’exercice du pouvoir, par l’action
violente ou légale. A la notion de sécularisation,
en œuvre dans la société égyptienne
de la période post-coloniale, se substitue
celle de réislamisation, dont les indicateurs
majeurs, selon Yvonne Y. Haddad [1],
sont le développement de la littérature
islamique, l’intrusion de la religion dans la
vie politique, le développement des banques
islamiques et l’importance politique des groupes
islamiques.
Dès
lors, la relation entre l’Etat et la religion
en Egypte est souvent perçue comme une
immixtion de cette dernière dans le champ
du premier. Cette vision méconnaît
une partie de la réalité. Il s’agit
en fait d’une relation bilatérale qu’il
faut plutôt voir sous l’angle d’une lutte
d’influence. Contraint de faire des concessions,
l’Etat n’est cependant pas en position de soumission
vis-à-vis des responsables religieux
qu’il s’efforce, de son côté, de
maîtriser. Désormais, l’Etat est
le principal acteur religieux du pays.
Islamisation
« par le bas » : le clergé
contrôlé
Trois
grandes institutions du savoir religieux comptent
aujourd’hui dans le monde musulman sunnite :
en Tunisie, Al-Zitouna est fondée
en 734 ; au Maroc, Al-Quarawiyyin est
construite en 859 pour devenir une université
sous les Almoravides ; en Egypte, Al-Azhar
abrite ses premiers cercles de lettrés
un peu plus d’un siècle plus tard. Au
cours de leur histoire, ces trois centres ont
côtoyé les institutions locales
de transmission du savoir religieux, les madrasas,
au point, parfois, de fusionner avec elles et
de remplir alors la mission d’islamisation «
par le bas » de la société
qu’assuraient ces dernières.
Le
prestige d’Al-Azhar dans le monde musulman
se rattache à sa pérennité,
à sa position centrale, et au rapport
étroit qu’entretient cette institution
religieuse, depuis sa naissance, avec le pouvoir
politique. Al-Azhar est en effet né
de la volonté de propagande des Fatimides
au Xème siècle [2]
: le pouvoir imposait une religion officielle,
institutionnelle, un corps de spécialistes
du savoir religieux, chargé de dire le
légitime et de le transmettre par leur
enseignements au sein d’Al-Azhar, conçu
alors comme le lieu de défense du chiisme.
L’histoire de l’institution, qui retourne au
sunnisme sous les Ayyubides [3],
retrace la suite des enjeux politiques auxquels
sont mêlés les hommes de religion.
A partir du règne du sultan Baybars,
Al-Azhar est un lieu de culte et d’enseignement
soumis à la direction des sultans, qui
détiennent le pouvoir sur toutes les
mosquées. La fonction de "Cheikh
d’Al-Azhar" apparaît vers la fin
du XVIIème siècle, mais ce n’est
qu’au début du siècle suivant
que des règles précises sont établies
pour régir son mode de sélection.
L’arrivée au pouvoir de Méhémet-Ali,
en 1805, fait de la nomination du Cheikh d’Al-Azhar
une prérogative directe du pouvoir politique.
Le souverain demande parfois aux oulémas
de nommer leur propre représentant, mais
se réserve le droit de contrôle
sur l’institution et joue des conflits d’intérêt
qui opposent les oulémas.
Cette
stratégie de domination de l’institution
religieuse est encore accentuée par les
réformes nassériennes qui font
du alim [4]
un fonctionnaire de l’Etat qui ne tire plus
ses ressources économiques des revenus
des waqfs, ou fondations pieuses, mais
du budget que lui alloue le pouvoir. La réforme
de 1961 aboutit concrètement à
rendre les oulémas totalement dépendants
de l’Etat. L’intervention étatique va
plus loin encore. Faute de désenchanter
complètement le monde des oulémas
– en refusant de fondre Al-Azhar dans l’université
moderne – Nasser leur demande d’enchanter celui
qu’il informe lui-même dans le régime
de la thawra [5],
et les définit par là même
comme les spécialistes du discours religieux.
Soutenus par la manne financière arabe,
les docteurs de la loi islamique tentent alors
de réagir à l’enfermement dont
ils sont victimes, en théorisant l’intégration
de l’Etat dans l’ensemble plus vaste de la dunya
(ou le monde), qu’il s’agirait de réformer.
Mais l’Etat n’offrira que des réponses
limitées à ces demandes, et privera
parfois Al-Azhar de son pouvoir d’intervention
et de son rôle de conseil, montrant ainsi
la faiblesse de ses velléités
de libéralisation politique.
A
partir de la fin des années soixante-dix,
les oppositions dans le champ religieux ne dérivent
plus de luttes pour le monopole, mais de luttes
pour l’acquisition d’un statut religieux reconnu
comme appropriable en dehors de l’institution
contrôlée par l’Etat. Ceux qui,
parmi les oulémas, s’éloignent
du giron de l’Etat et de la religion institutionnelle
soulèvent la question de la légitimité
des lieux de transmission du savoir religieux
et de leurs liens à l’autorité
publique.
Islamisation
« par le haut » : les extrémistes
instrumentalisés
C’est
avec Sadate que l’islam investit la sphère
publique. Les Frères musulmans, à
une époque persécutés par
Nasser, connaissent une véritable lune
de miel avec le troisième raïs de
l’Egypte. Certains d’entre eux, emprisonnés
depuis une décennie par Nasser, trouvent
des postes importants dans l’administration
et les universités. Militants d’une lecture
littérale du Coran, ils serviront aux
yeux de Sadate de bouclier contre le communisme.
Encouragés par cette politique, plusieurs
responsables du mouvement des Frères
musulmans, réfugiés en Arabie
wahhabite, regagnent le pays. L’islam devient
un levier puissant dans les mosquées
et l’enseignement public. Le bilan est significatif
: le nombre de mosquées s’envole, le
voile islamique connaît un engouement
sans précédent auprès de
la classe moyenne, mais aussi de la bourgeoisie…
L’islamisation de la société se
fait sentir sur tous les plans : la finance
voit éclore les banques islamiques, le
cinéma connaît un accroissement
de la censure, l’édition voit fleurir
toute une « littérature »
islamiste, etc.
L’ambiguïté
qui résulte du réseau d’alliances
du « système Moubarak » est
bien connue. Il est notoire dans la région
que le pouvoir fait mine de lutter contre l’islamisme
tout en s’abstenant d’agir pour l’écarter
de la scène politique. En réalité,
le régime a besoin des intégristes
pour une double raison. D’une part, il les utilise
comme une source de légitimité.
D’autre part, l’islamisme est le garant d’un
état d’urgence permanent, idéal
pour justifier un contrôle politique strict
et un système économique clientéliste
qui favorise l’exploitation des couches de la
population les plus défavorisées.
C’est Anouar El Sadate qui est allé le
plus loin dans la définition de l’Egypte
comme un Etat islamique. Sous la présidence
de celui qui se faisait appeler par son entourage
« El-Raïs el Mo’men » (le Président-croyant),
le feu vert est donné aux groupes extrémistes
islamistes – et à la discrimination des
minorités religieuses en Haute-Egypte
– qui n’ont cessé depuis lors de gagner
du terrain. En réponse au regroupement
des musulmans autour des mosquées, la
vie de la communauté copte se structure
désormais sous l’égide de son
clergé. Les activités sociales
et sportives, pour les enfants et adolescents,
sont organisées autour des lieux de culte
qui se substituent à l’école,
jusque-là ciment de l’unité égyptienne.
Comme les islamistes, les chrétiens s’investissent
dans les activités d’éducation,
de santé, de formation professionnelle.
Aux barbes et aux foulards répondent
des croix discrètement tatouées
sur la main ou le poignet et une floraison de
prénoms ostensiblement chrétiens.
Chacun affirme ainsi son identité. Dans
ce climat de surenchère, la religion
– du latin religare : ce qui unit,
ce qui lie – est devenue un facteur de déstabilisation
et de troubles sociaux.
Un
interventionnisme croissant
Traditionnellement,
les oulémas tenaient un rôle
d’intermédiaire, à l’intersection
des sphères politique et religieuse,
de la société et du pouvoir. En
soumettant les docteurs de la loi par l’application
de mesures autoritaires, l’Etat libère
un espace de contestation qui sera bientôt
investi par les extrémistes religieux.
La neutralisation de l’islamisme radical est
marquée par un déploiement militaire
et policier considérable qui ne fait
que renforcer l’éloignement du pays du
modèle de l’Etat de droit. La stratégie
de l’islamisme radical de porter en Egypte la
lutte sur le terrain de la violence se révèle
vaine face à un Etat passé maître
dans la répression de cette tentative.
A moyen terme, l’autoritarisme sort donc raffermi
de cette longue lutte, ce qui n’augure rien
de bon car, ainsi que le rappelle Gilles Kepel,
« la violence engendre souvent la violence,
et c’est précisément sur le terrain
répressif et autoritaire des années
1970 qu’a fleuri l’islamisme [6]
».
Selon
Bertrand Badie, faisant l’analyse de ce phénomène
de contestation dans le monde musulman, «
le dernier mot en matière de modernisation
politique ou, plus exactement, la dernière
chance de la voir se réaliser en dehors
du modèle occidental, appartient, probablement,
aux mouvements de contestation, aux utopies
dont ils sont porteurs [7]
». Et Badie ajoute : « Faisant face
à une contestation d’inspiration religieuse,
le système politique se trouve placé
de fait dans une situation de différenciation
sans pouvoir compter, comme l’Etat occidental,
sur la possibilité de produire sa propre
formule de légitimité [8]
». « L’espace religieux, loin de
demeurer partout un lieu de légitimation
du prince, devient de plus en plus un site de
contre-légitimité, qui réduit
d’autant la marge de manœuvre des gouvernants,
en ôtant de leur compétence tout
un ensemble d’attributs toujours plus nombreux
et déterminants ». Enfin, s’intéressant
au jeu de l’Etat face à ces zones de
contestation, il note que la « scène
politique officielle maximise ses chances de
se faire obéir en cherchant à
confisquer à son profit cette légitimité
religieuse et donc, en s’en attribuant les symboles
».
Les
remarques de Bertrand Badie semblent bien rendre
compte des défis de l’islamisme politique,
particulièrement depuis l’arrivée
au pouvoir de Moubarak en Egypte, et de la façon
dont cet ancien militaire, officier de l’armée
de l’air et acteur essentiel de la guerre du
Kippour en octobre 1973, a géré
jusqu’à présent ses relations
avec les acteurs islamistes. Comme le soulignent
de nombreux observateurs de la scène
égyptienne [9],
c’est beaucoup plus à un niveau symbolique
que substantiel que des concessions ont été
faites à l’islamisme. C’est ainsi que
le ministre de l’information prit, en 1985,
des mesures pour mieux contrôler les programmes
télévisés jugés
en contradiction avec la charia. Certaines entreprises
publiques ont répondu, en 1987, à
une vaste campagne islamiste valorisant l’image
de la femme au foyer, en annonçant qu’elles
n’emploieraient plus de femmes. Des espaces
de liberté plus importants furent alors
accordés à la presse d’opposition
islamiste, qu’il s’agisse des périodiques
el-Nour ou el-Chaab.
Cette
stratégie de récupération
de l’islamisme dit modéré devait
apparaître plus clairement encore à
partir des élections de 1987. Mais elle
est progressivement allée de pair avec
des mesures plus franchement interventionnistes
prises au début des années 90,
alors que l’Etat cherchait à exploiter
une recrudescence des actions « terroristes
» attribuées à l’islamisme
dit extrémiste. Comme l’ont noté
de nombreux chercheurs, le pouvoir, depuis cette
date, fait de moins en moins de distinction
entre les « modérés »
et les « terroristes » de la tendance
islamiste, en cherchant à établir
un lien d’influence entre la pensée des
premiers et les actes des seconds, comme cela
ressort des discours officiels. D’où
cette stratégie interventionniste qui
n’épargne pas le premier groupe et qui
peut s’analyser comme un néo-corporatisme
de type nassérien, visant à réaffirmer
un contrôle plus strict exercé
sur une société civile, dont les
espaces de liberté n’ont cessé
de s’étendre, à la faveur de l’ouverture
économique et politique adoptée
par Anouar Sadate. Au point de remettre en cause
la légitimité de l’Etat dans certains
domaines. Citons, à l’appui de cette
assertion, la nationalisation des mosquées,
correspondant, en fait, à une limitation
de la liberté des imams des mosquées
privées, contraints, à l’occasion
de l’allocution du vendredi, de se plier aux
instructions du gouvernement, à l’instar
de leurs collègues du « secteur
public ». D’autres mesures, allant dans
le même sens, concernent les syndicats
professionnels (ingénieurs, avocats,
médecins…) à tendance souvent
majoritairement islamiste et visent un contrôle
gouvernemental plus strict de leurs activités.
Dans
ces conditions, il est très difficile
de parler d’islamisme souterrain. Cet «
obscurantisme » que condamnent tous nos
officiels, ne peut être dissocié
de l’Etat car il a toujours été
instrumentalisé par le régime
en place.