Par
Masri Feki © Metula
News Agency
9 juin 2006
Le
cheikh Youssef El-Badri : « Nous sommes
musulmans. Nous prions, nous jeûnons et
nous excisons. »
Du
21 au 23 juin 2003, le Conseil national de la
maternité et de l’enfance organisait une
conférence au Caire en coopération
avec plusieurs ONG égyptiennes et européennes
et avec la participation de représentants
de l’ONU. C’est à cette occasion que la
première dame d’Egypte, Madame Suzanne
Moubarak, se basant sur une enquête démographique
médico-sociale de 1995, qui avait sondé
près de 14’000 femmes égyptiennes
mariées, de 14 à 49 ans, avait déclaré
que 97% [1]
des femmes égyptiennes étaient excisées
[2].
Seul
aspect positif des choses : le débat devient
public sur une pratique qui touche près
d’un million de filles égyptiennes – soit
3’600 filles par jour ! – chaque année
selon le ministère de la Santé [3].
L'Egypte sert désormais de champ de bataille
entre les forces progressistes et réactionnaires
sur le sujet de la lutte contre la mutilation
génitale féminine (MGF).
En
plus de la mutilation qu’elle représente,
il importe de ne pas fermer les yeux sur le fait
que cette pratique barbare entraîne très
souvent un certain nombre de problèmes
d’ordre strictement médical :
-
une hémorragie violente, qui, dans des
conditions non hygiéniques, entraîne
souvent la mort [4]
;
- des douleurs insoutenables qui peuvent perdurer
très longtemps, l’opération étant
effectuée sans anesthésie sur une
zone riche en terminaisons nerveuses ;
- des difficultés à uriner, l’urètre
étant très souvent endommagé
;
- le Tétanos, des septicémies et
des inflammations chroniques de la vessie, des
reins ainsi que des organes génitaux ;
- des douleurs violentes lors des rapports sexuels.
La femme est soumise à un nouveau supplice
lors de la nuit de noces, lorsque le mari élargit
l’orifice étroit en l’incisant.
- un accouchement éprouvant, parfois précédé
d’une nouvelle incision lorsque la femme est à
nouveau infibulée. Souvent, le nouveau
né étouffe ou meurt à son
passage par cette ouverture mutilée ;
- des traumatismes psychologiques et nerveux.
Selon
l’Association égyptienne des obstétriciens,
l’excision serait à l’origine de 25 % des
cas de stérilité. De plus, 35 % des
inflammations chroniques chez les femmes et 85 %
des problèmes de l’appareil génital
féminin seraient le résultat d’erreurs
commises par les non-médecins lors de cette
amputation.
La
position officielle de l’Etat égyptien
En
Egypte, après l’annulation, le 24 juin 1997,
par un tribunal du Caire, du décret du ministre
égyptien de la Santé interdisant l’excision
[5],
sous les pressions des islamistes, aucune loi ne
défend désormais cette pratique. Il
est néanmoins prohibé qu’elle soit
infligée par d’autres que par des médecins.
Un autre décret (n° 415 de 1954) interdit
la chirurgie hors des cabinets médicaux et
des hôpitaux. Cependant, la loi n’a jamais
empêché l’existence de boutiques, connues
par tous, où se pratique l’excision.
Quant
au Clergé, représenté par la
Mosquée Al-Azhar, la plus haute instance
de l’islam sunnite dans le monde, et son cheikh,
Mohammed Sayyed Al-Tantawi, il justifie son silence
par « l’absence de textes religieux faisant
autorité en la matière » [6].
Cette attitude est proche de celle du Mufti de la
République, Nasr Farid Wassel, pour qui l’excision
est avant tout une coutume sociale [7].
Quant au cheikh Youssef Al-Qaradhawi, l’un des dignitaires
religieux les plus influents de l’islam sunnite
et guide spirituel des Frères musulmans,
il laisse le choix aux parents de la jeune fille
[8].
Les
arguments des défenseurs de l’excision
Il
est cependant aventureux d’affirmer que l’excision
soit directement liée à l’islam, du
moins en Egypte, puisqu’elle est identiquement pratiquée
chez les Coptes chrétiens [9].
Pour certains chercheurs, son apparition serait
même antérieure au monothéisme.
Ceci dit, l’islam n’a jamais interdit cette pratique.
Au contraire, des récits attribués
à Mahomet dans les « hadiths
» (Paroles) l’approuvent explicitement. Aujourd’hui,
les islamistes comptent parmi les plus ardents défenseurs
de l’excision. Plusieurs arguments, généralement
soutenus par la religion musulmane, sont avancés
à ce sujet :
I.
L’argument de la pudeur
Un
des récits de Mahomet associe cette pratique
au plaisir sexuel. S’adressant à une circonciseuse,
il lui aurait dit : « Coupe peu et n’exagère
pas car cela rend le visage plus rayonnant et c’est
meilleur pour l’homme ». Commentant ce récit,
l’auteur arabe classique Al-Jahidh écrit
:
«
La femme au clitoris trouve un plaisir que la circoncise
ne trouve pas. Ce plaisir est proportionnel à
la quantité amputée (...). Le prophète
dit à la circonciseuse: "O Um-Atiyyah,
coupe peu et n'exagère pas car cela rend
le visage plus rayonnant et c'est meilleur pour
l'homme". On dirait que le prophète
souhaitait réduire sa concupiscence dans
la mesure où cela la rendrait modérée.
Car si la concupiscence est anéantie, le
plaisir n'a pas lieu, et l'amour entre les conjoints
diminue. Or, l'amour entre les conjoints est un
frein à la débauche (...).
Le
juge Jannab Ibn Al-Khashkhash prétend avoir
compté les femmes circoncises dans un seul
village, et avoir découvert que les femmes
chastes sont circoncises et les débauchées,
incirconcises. L'adultère et la recherche
des hommes sont plus généralisés
chez les femmes [incirconcises] de l'Inde, de Byzance
et de Perse, parce qu'elles ont plus de concupiscence
envers les hommes. C'est la raison pour laquelle
l'Inde a établi des maisons pour les prostituées.
On dit que cela n'est dû qu'au fait qu'elles
ont un clitoris et un prépuce abondants.
» [10]
Ce
passage est souvent cité par les juristes
classiques et modernes [11].
Selon Ibn-Qayyim Al-Jawziyyah, l’excision modère
la concupiscence qui, selon lui, « si elle
est exagérée, fait de l’homme un animal
; et si elle est anéantie, fait de lui une
chose inanimée. Ainsi, la circoncision modère
cette concupiscence. De ce fait, tu trouves les
hommes et les femmes incirconcis jamais rassasiés
de l’accouplement » [12].
Al-Baji
rapporte de Malik qu’il dit : « Celui qui
achète une esclave qu’il la circoncise s’il
veut l’enfermer. Mais si c’est pour la revendre,
il n’est pas tenu de la circoncire » [13].
Ce qui signifie que la femme circoncise sera plus
facile à maîtriser à la maison.
Aujourd’hui encore, comme l’affirme le juriste palestinien
Sami Aldeeb, les hommes, dans certaines cultures,
vont jusqu’à préférer les partenaires
circoncises aux incirconcises.
II.
Les arguments pseudo-médicaux
Le
Dr. Al-Ghawwabi affirme que l’excision consiste
à couper le clitoris et les petites lèvres
parce que le clitoris « se dresse comme l’organe
de l’homme et pousse la femme à se masturber
provoquant de nombreuses maladies et l’épaississement
des petites lèvres de manière répugnante
[14]
».
La
théorie selon laquelle l’excision préviendrait
le SIDA est la dernière trouvaille des défenseurs
de cette pratique, une théorie à la
mode actuellement dans la presse populaire, voire
même dans certains écrits scientifiques.
Certains
auteurs islamistes, comme le cheikh Al-Badri, ont
tendance à comparer l’excision à la
circoncision, en appelant la première pratique
« circoncision féminine ». Ceux-là
ont généralement tendance à
soutenir que l’excision protègerait du SIDA,
en invoquant des témoignages d’organismes
médicaux européens, ce qui constitue
une falsification flagrante, car les rapports publiés
en Occident auxquels il est souvent fait référence,
ne concernent pas l’excision mais uniquement la
circoncision masculine.
Certains
islamistes voient dans l’opposition à l’excision
un complot « judéo-occidental »
visant à répandre la prostitution
et le SIDA dans les sociétés musulmanes
pour soumettre la « Oumma »
(Nation de l’Islam) au monde des infidèles
(« Ahl al-Kûfr », sous-entendu
: l’Occident). Ainsi, l’islamiste Ahmed Abd El-Rahman
écrivait le 7 juin 2003 dans le journal égyptien
Al-Haqiqa [15]
: « l’absence d’excision ouvre la porte à
la dépravation et à la prostitution,
comme en Occident, où l’on ignore cette nécessité
humaine normale. Voulons-nous ressembler aux Occidentaux
? (…) Ils veulent détruire la société
musulmane. ».
Actuellement,
les opposants égyptiens à l’excision,
avec, à leur tête, l’écrivain
féministe Nawal El-Saadawi (opposante au
régime), elle-même circoncise, accuse
l’Etat de ne rien faire pour empêcher la pratique
de l’excision en Egypte. En tout cas une chose est
claire : en absence de légitimité,
d’assise populaire, le régime de Hosni Moubarak
ne prendra pas le risque de se confronter aux islamistes
pour tenter de mettre un terme à cette mutilation.
[1]
Le pourcentage de femmes égyptiennes
excisées, très difficile à
vérifier, est estimé à
91,8% selon l’Association du planning familial
du Caire.
[2]
La mutilation génitale féminine
peut prendre des formes différentes :
l’ablation partielle ou totale du clitoris (clitoridectomie),
l’ablation du clitoris tout entier et la coupe
des petites lèvres (excision), ou, dans
sa forme la plus extrême, l’ablation de
tous les organes génitaux et la suture
des deux côtés de la vulve, laissant
seulement une très petite ouverture vaginale
(infibulation).
[3]
85% sont faites par des matrones et par des
« barbiers chirurgiens ».
[4]
1’300 jeunes filles décèdent chaque
année avant l’âge de dix ans à
la suite d’une excision pratiquée hors
de l’hôpital.
[5]
Une interdiction qui avait été
instituée en juillet 1996 par le ministre
de la Santé de l’époque, M. Ismail
Sallam.
[6]
Roz Al-Youssef (Egypte), le 28 juin 2003.
[7]
Cité par M. El-Shinawi, “L’excision :
entre loi religieuse et médecine”, Ed.
Dar Al-Kalam, p. 44.
[8]
Youssef Al-Qaradhawi, “Fatwas modernes”, Al-Maktab,
Beyrouth.
[9]
Même si l’Eglise copte ne s’est jamais
exprimée sur ce sujet.
[10]
Al-Jahidh, vol. 7, p. 27-29.
[11]
Voir notamment Al-Nazawi, vol. 1, p. 40 ; Ibn-Taymiyyah
: Fiqh al-taharah, p. 69 ; Ibn-Taymiyyah : Fatawi
al nisa, p. 17.
[12]
Ibn-Qayyim Al-Jawziyyah : Tuhfat al-mawdud,
cité par le juriste palestinien Sami
Aldeeb dans “Khitan”.
[13]
Al-Baji, vol. 7, p. 232.
[14]
Al-Ghawwabi, p. 62. Voir aussi Ammar, p. 47
; Al-Jamal : Nihayat al-bayan, p. 52.
[15]
Cité par B. Chernitsky pour MEMRI, “La
controverse sur l’excision en Egypte”, No. 152,
12/11/2003.
©
Metula News Agency