Par
Masri Feki © Metula
News Agency
18 juillet 2006
«
Déshonneur », « complicité
», « lâcheté », sont
là quelques uns des adjectifs utilisés
dans la presse syrienne ces derniers jours pour
qualifier l’attitude des pays arabes face à
l’intervention militaire israélienne au Liban.
Damas, qui constitue le fer de lance du terrorisme
chiite-libanais par sa position géostratégique
et son alliance avec l’Iran des mollahs, cherche
à mobiliser l’opinion publique arabe tout
en se gardant de s’impliquer directement dans le
conflit. C’est ce qu’a affirmé la ministre
syrienne Bouthayna Chaaban, sur la chaîne
qatarie arabophone Al-Jazeera. Madame Chaaban a
expliqué que l’affaire des deux soldats israéliens
n’était en réalité qu’un prétexte
et que « tout le monde sait qu’Israël
cherche à faire entrer la Syrie dans un conflit
généralisé ».
Pour
Walid El-Omari, correspondant de la même chaîne
en Israël, l’Etat hébreu souffrirait
d’un déséquilibre institutionnel où
le gouvernement serait soumis à l’Armée.
Une analyse partagée par une grande partie
de l’intelligentsia arabe, qui pense que le Premier
ministre Ehoud Olmert et son ministre de la Défense
Amir Peretz, tous deux des civils, chercheraient
à renforcer leur image au sein de l’establishment
militaire et à conquérir la confiance
de la rue. Toujours selon cette analyse, si Ariel
Sharon avait été à la tête
du gouvernement, il n’y aurait pas eu d’intervention
au Liban !
A
Beyrouth, où son homologue français
a fait une escale spectaculaire lundi, le Premier
ministre libanais Fouad Siniora (musulman sunnite)
a déclaré que le gouvernement de son
pays n’avait pas approuvé l’attaque du Hezbollah
contre Israël. « Le gouvernement n’était
pas au courant et n’endosse pas la responsabilité
de ce qui s’est passé du côté
de la frontière internationale », a
déclaré Siniora, à l’issue
d’une réunion urgente de son cabinet. Il
a condamné les représailles israéliennes
tentant de sensibiliser l’opinion internationale
sur la soi-disant nécessité urgente
d’un cessez-le-feu.
Le
Président de la République libanaise,
Emile Lahoud (chrétien maronite), très
impopulaire et généralement considéré
comme le pantin du régime des Al-Assad, accuse
le Conseil de sécurité de l’ONU de
fermer les yeux et appelle à un cessez-le-feu,
alors qu’il ne jouit d’aucun pouvoir sur la milice
chiite pro-iranienne !
De
son côté, le président du parlement,
Nabi Berri (musulman chiite), a accusé l’ONU
de comploter avec l’« ennemi sioniste ».
Pour M. Berri, « tout le monde sait (une preuve
tangible !) qu’Israël utilise au Liban des
armes non-conventionnelles » ! Quant au ministre
de l’Information, Ghazi El-Aridi, il s’est confié
à Al-Jazeera en déclarant qu’Israël
commettait rien moins qu’un « génocide
» au Liban ! Sur les chaînes arabes,
les mots restent gratuits.
Finalement,
le Secrétaire général du Hezbollah,
devenu un personnage-clef de la vie politique libanaise,
s’est adressé aux Libanais sur la chaîne
de télévision de la milice chiite
Al-Manar et sur la chaîne libanaise LBC, cinq
jours après le déclenchement de l’offensive
israélienne ayant visé notamment son
quartier général à Beyrouth.
Clairement affaibli, le cheikh Hassan Nasrallah
a notamment menacé d’utiliser « tous
les moyens » dans la confrontation avec Israël,
affirmant qu’il n’y avait plus de « ligne
rouge ». Il a expliqué que l’essentiel
de son arsenal était en sécurité
et qu’à l’heure voulue, le Hezbollah dévoilerait
ses armes secrètes ! Une rhétorique
qui ressemble étrangement à celle
de l’ancien dictateur irakien. Tout comme Saddam
Hussein quelques jours avant la chute de Bagdad,
Nasrallah a appelé la « oumma »
(le nation) des fidèles (musulmans) à
saisir cette opportunité historique pour
s’unir autour de l’islam contre les impies (l’Occident)
dont l’entité sioniste n’est qu’un poste
avancé. Si la rhétorique de Nasrallah
n’a pas changé, il est à souligner
que c’est la première fois qu’il s’exprime
en tant que représentant de la « oumma
», ce qui ne peut que déplaire aux
dignitaires de l’islam sunnite, majoritaire dans
le monde musulman (85%).
Malgré
les apparences d’unité, le Liban est vraisemblablement
en voie d’éclatement. Chez les chefs politiques,
la logique communautaire est encore plus forte que
toutes les considérations nationales. Si
l’intervention israélienne a été
formellement condamnée, à l’unanimité,
par la classe politique, cela ne veut pas pour autant
dire que tout le monde est en accord avec la politique
du Hezbollah. Le leader druze Walid Joumblatt, n’a
pas tardé à accuser Damas et Téhéran
d’instrumentaliser le Hezbollah, de même que
le Mouvement national libre (El-Tayar El-Watani
El-Hor) du général chrétien
maronite anti-syrien Michel Aoun, qui a refusé
d’apporter son soutien au cheikh Nasrallah.
Sur
le plan régional aussi, les réactions
des capitales arabes sont très divergentes
en fonction des rapports qu’entretiennent ces pays
avec Israël, la Syrie, et dans une moindre
mesure l’Iran. Ainsi, le Yémen et le Soudan
ont été les plus virulents, appelant
à couper tout contact avec Israël. Ils
faisaient directement allusion aux quelques pays
qui entretiennent des relations avec Jérusalem,
à savoir la Turquie, l’Egypte et la Jordanie.
Quant aux autres pays, c’est soit la dénonciation
du bout des lèvres, comme pour l’Arabie saoudite,
qui prévaut, soit le silence, à l’image
des émirats du Golfe, connus pour leur aversion
du régime de Téhéran et leur
positions traditionnellement anti-syriennes.
A
Téhéran, le président iranien
Mahmoud Ahmadinejad a comparé l’intervention
israélienne aux opérations de la Wehrmacht
durant la Seconde Guerre mondiale : « Tout
comme Hitler a envahi sans raison d’autres pays,
l’entité sioniste veut envahir sans raison
les pays des musulmans ».
A
Ankara, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan
a déclaré qu’ « il n’y a rien
d’humain et de compréhensible dans le fait
de châtier le Liban pour un acte commis par
le Hezbollah ».
Au
Caire, où le président égyptien
Hosni Moubarak a fermement condamné l’intervention
israélienne au Liban tout en appelant la
« résistance libanaise » a faire
preuve de pragmatisme et de responsabilité,
un sommet arabe d’urgence a été convoqué
par l’Egypte, l’Algérie, le Soudan, le Yémen
et le Qatar. Le Secrétaire général
de la Ligue arabe, Amr Moussa (Egyptien pro-syrien),
a affirmé dimanche que le processus de paix
était mort. Dans leurs discours, certains
des amis de Damas parlent de la « sixième
guerre arabo-israélienne ». La télévision
égyptienne a donné la parole à
des généraux égyptiens, lesquels
ont expliqué pourquoi la victoire du Hezbollah
était possible. C’est ainsi que le général
Galal Mazloum a affirmé que le Hezbollah
disposait de 15 000 missiles d’une portée
de 150 Km et que la milice chiite avait un grand
potentiel (sic).
Curieusement,
seule l’Arabie saoudite s’est permise de s’attaquer
au Hezbollah en dénonçant son «
attitude irresponsable », tandis que les pays
du Golfe se sont contentés de quelques timides
déclarations tardives d’ordre esthétique.
C’est le cas du Qatar, qui s’est joint aux pays
organisateurs du sommet arabe et du président
des Emirats Arabes Unis, qui a exprimé son
inquiétude lors de son entretien dimanche
avec son homologue égyptien.
Les
clivages de l’Islam comme obstacle à la solidarité
musulmane
Avec
les déclarations des principaux pays du Moyen-Orient,
on reviendrait, en filigrane, au clivage séculaire
chiite / sunnite, dont le politologue François
Thual semble être convaincu dans l’étude
qu’il a consacrée récemment à
la géopolitique du chiisme [1].
Les clivages ethniques, religieux et nationaux,
du monde musulman se révèlent plus
forts que tous les appels à la solidarité
islamiste.
En
réalité, ce n’est pas tant l’opposition
théologique que la concurrence politique
des mouvements islamistes des deux camps qui fondent
cette opposition. L’islamisme aussi bien sunnite
que chiite nie l’opposition entre les deux écoles
de l’islam, en mettant de côté des
différences théologiques et doctrinales.
En revanche, l’opposition sur le plan politique
demeure.
Quant
à la méthode, l’islamisme chiite préconise
l’islamisation par le haut, au moyen d’une révolution
sur le modèle iranien, imposant la charia
par la coercition étatique. Du côté
sunnite, ceux qui recommandent une islamisation
par le bas sont majoritaires. Depuis la révolution
iranienne de 1979, la communauté chiite ne
parvient pas à sortir de son isolement.
Les
chiites, qu’on trouve en Iran, au sud de l’Irak
et dans une partie du sous-continent indien, ne
constituent que quelques minorités disséminées
au Proche-Orient. Les différentes tentatives
d’exportation de la révolution iranienne
au moyen de groupes islamistes terroristes ont échoué.
L’Iran n’a jamais réussi à rallier
que des groupuscules sunnites n’ayant guère
d’impact dans leur pays.
Les
conséquences de la guerre irakienne et de
l’affrontement Israël-Hezbollah constituent,
sans aucun doute, un nouveau levier pour l’Iran
qui, en outre, s’est lancé dans le parrainage
de certains groupes rejetés par Riad après
la guerre du Golfe (FIS, Annahda), qui pourrait
lui permettre d’effectuer une percée en milieu
sunnite.
Il
ne faut pas oublier que l’organisation, à
Téhéran, le 19 octobre 1991, d’une
« conférence de solidarité avec
le peuple musulman de Palestine », condamnant
le processus de paix, a permis à l’Iran de
se placer en fédérateur de mouvements
islamistes sunnites délaissés par
leurs Etats, à l’exception du Soudan. Cependant,
cette relative sortie de son isolement ne signifie
pas pour autant la fin du clivage durable entre
chiites et sunnites.
La
prédominance de la stratégie étatique
sur celle de l’union internationale
L’histoire
contemporaine du Moyen-Orient montre bien que les
différentes tentatives de création
d’une Internationale islamiste, qu’elle fût
sunnite ou chiite, modérée ou radicale,
se sont toujours effectuées à l’instigation
d’un Etat. L’opposition Arabie saoudite / Iran a
été la principale motivation de création
de réseaux islamistes internationaux. Le
but étant d’instrumentaliser ceux-ci au profit
d’objectifs diplomatiques nationaux de domination
politique d’une aire géographique.
Il
est également à noter qu’il existe,
à l’heure actuelle, une réappropriation
de l’islamisme par les Etats musulmans au moyen
d’une double attitude :