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Le Hezbollah, cheval de Troie séfévide [1] ?

Par Masri Feki © Metula News Agency
12 août 2006

Le Moyen-Orient est en guerre : la dixième depuis un demi-siècle (soit une moyenne de deux guerres par décennie). Après cinq guerres israélo-arabes (1948, 1956, 1967, 1973, 1982), la guerre du Yémen (1962-1970), la guerre Iran-Irak (1980-1988) et les deux guerres du Golfe (1990-1991 et 2003), une nouvelle guerre oppose cette fois-ci l’Etat d’Israël à son voisin du nord.

Cette sixième guerre israélo-arabe a été déclenchée par un groupe armé d’obédience musulmane chiite : le Hezbollah [2]. La particularité du Hezbollah est de constituer à la fois une organisation terroriste, un parti politique et d’être un acteur régional.

Rappel historique

Le Hezbollah est a été créé dans les années 1982-1984 dans le sillage idéologique de la révolution islamique iranienne pour être un groupe terroriste à la solde des ayatollahs de Téhéran. Son objectif principal consistant à étendre la révolution iranienne et à créer un Etat islamique au Liban, la milice a contribué à l’intensification du caractère communautaire de la guerre civile. Le Hezbollah bénéficie de fonds et d’armes provenant de l’Iran, qui se sert, en retour, de cette milice comme d’un agent perturbateur et d’un moyen de diffusion de sa doctrine chiite radicale.

Aujourd’hui le Hezbollah rassemble des membres de trois organisations qui existaient avant lui : la Daawa Islamiya irakienne, les déçus du mouvement chiite Amal et des militants des gangs palestiniens réfugiés au Liban. Curieusement, le Hezbollah a aussi réussi le tour de force de fédérer quelques partisans de la Gauche laïque libanaise ! De nombreux observateurs pensent que la milice adopte une ligne de conduite plus pragmatique que radicale dans le but de préparer la période de l’après-guerre.

Le Hezbollah s’est développé selon trois axes principaux :

- le militantisme contre Israël et pour la libération de la zone occupée au Sud Liban ;
- la construction et le soutien d’une action politique ;
- la défense de la « cause palestinienne ».

Le Hezbollah, organisation terroriste

Le Hezbollah compense son manque de force matérielle et militaire par une mobilisation idéologique des civils qu’il recrute, principalement dans la banlieue sud de Beyrouth. Le culte du martyr, le « Chahid » propre aux organisations islamiques de notre époque fait son apparition, et marque bien l’héritage iranien du mouvement.

Le Hezb, comme on l’appelle parfois familièrement au Liban, est tenu pour le responsable de nombreuses prises d’otages d’occidentaux, pour l’essentiel des diplomates et des journalistes, de soldats israéliens dans les années 1980 et de l’orchestration d’attentats spectaculaires et meurtriers contre les forces occidentales présentes au Liban à cette époque. En 1983, il revendiquait l’attaque du baraquement des Marines stationnés à Beyrouth qui avait fait 240 morts, ainsi que l’enlèvement de deux responsables américains, dont le chef de station de la CIA dans la région. Au cours de la même année, le Hezbollah était soupçonné par la Maison Blanche d’être responsable de l’attentat contre l’Ambassade Américaine à Beyrouth, un attentat qui avait fait 63 morts.

A l’heure actuelle, le Hezbollah jouit d’une certaine popularité dans le monde musulman où l’on considère qu’il aurait contribué au retrait israélien du sud Liban en juin 2000. Sponsorisée par la République islamique d’Iran, la milice pro-iranienne s’inspire du principe du velayat-e faqih, c’est-à-dire de la primauté de l’avis des théologiens [3] – de Téhéran, naturellement – sur la communauté chiite.

Entre 1990 et 2000, le Hezbollah renforce son alliance avec la Syrie et consolide son aile militaire. Il poursuit sa campagne de guérilla face à l’Etat hébreu dans un conflit qui dépasse largement le cadre du sud du Liban. La tension atteint son point culminant avec l’opération des Raisins de la colère, menée par l’armée israélienne en avril 1996, qui se solde par la mort de 154 civils dont 107 au cours du seul bombardement par erreur du village de Qana.

Le 17 mars 1992, une bombe tue 30 personnes à l’ambassade israélienne à Buenos Aires. Le 18 juin 1994, un attentat se solde par 87 morts dans un centre communautaire juif en Argentine. A l’époque, les autorités argentines avaient formellement accusé l’Iran et le Hezbollah d’être impliqués dans ces crimes, et plusieurs membres de la communauté chiite locale avaient été arrêtés.

Si le Conseil de l’Union Européenne inclut l’Officier supérieur des services de renseignements du Hezbollah sur sa liste de terroristes recherchés, cette classification ne concerne pas la branche civile du parti ni sa branche armée située à l’intérieur du Liban. En référence au mouvement considéré dans son ensemble, le Conseil de l’Union a jusqu’ici jugé que le Hezbollah ne s’inscrivait pas parmi les mouvements terroristes, malgré plusieurs demandes anglo-saxonnes et en dépit de ses lancers de roquettes systématiques sur les agglomérations d’Israël. Certains diplomates européens estiment que le dernier refus de mars 2005 d’inscrire le Hezb sur la liste des organisations terroristes était motivé par le fait que l’Union européenne ne souhaitait pas, en cette période d’instabilité au Liban, aggraver la situation.

Sur le plan international, si l’ONU ne classe pas le Hezbollah sur sa liste des organisations terroristes, le Conseil de Sécurité appelle à son désarmement.

A la différence du Conseil de l’Union européenne, le Parlement Européen a adopté, en mars 2005, une résolution (par 473 voix pour et 33 contre) déclarative et non contraignante pour les Etats membres, qualifiant le Hezbollah d’organisation terroriste [4].

Mal aimé aux Etats-Unis et malmené par Washington pour ses accointances avec le régime islamique de Téhéran, puis avec la Syrie baathiste de la népotie des Al-Assad, pour ses attaques terroristes visant des représentants américains et ses prises d’otages de civils étrangers, le Hezbollah est couramment décrit par Washington comme étant un groupe terroriste dangereux, avec lequel elle rejette toute tentative de dialogue.

Cependant, l’évolution historique de cette milice chiite en a aussi fait un acteur politique à part entière au Liban et sur la scène régionale. Ladite évolution de la nature du Hezbollah permet-elle aujourd’hui de le considérer comme un interlocuteur fréquentable sur la scène politique moyen-orientale, ou encore sur le plan international ?

Le Hezbollah ès qualité de parti politique

La fin de la révolution iranienne a sans doute affaibli les courants chiites radicaux. Le Hezbollah se concentre depuis, de plus en plus, sur la « résistance à Israël » et relègue au second plan la caractéristique religieuse. Il a réussi à accroître sa popularité grâce aux « actes de bravoure » contre le voisin hébreu : en fait, des attaques qui se succèdent contre les forces israéliennes et les zones civiles à portée de missile. C’est en vertu de ces activités que la Syrie a décidé de se servir de cette force intégristes, interposée entre elle et Israël, afin de faire valoir ses intérêts tout en évitant un conflit frontal avec Israël.

Suite aux élections de mai-juin 2005, le Hezbollah obtint 11% des suffrages et le Bloc de la résistance et du développement, auquel il appartient, 27.4%. Le Hezbollah est principalement actif dans la vallée de la Bekaa, dans la banlieue sud de Beyrouth et au sud du Liban. Fort de ses 14 députés (sur 128), le Hezbollah rejoignit, pour la première fois, le gouvernement libanais en juillet 2005. Il a reçu, en mains propres, un portefeuille ministériel sur 24, celui de l’énergie, attribué à Mohamed Fneich, ainsi que deux autres ministères par procuration, puisque Faouzi Salouh et Trad Hamadé, respectivement nommés aux postes de ministre des Affaires Etrangères et à celui du Travail, font indubitablement partie de la mouvance Hezbollah. Le groupe est dirigé par le cheikh Hassan Nasrallah et financé principalement par l’Iran et la Syrie, ainsi que par des fonds privés, essentiellement chiites.

Le Hezbollah en tant qu'acteur régional

A l’époque de sa création, les objectifs déclarés du parti visaient à étendre la révolution islamique iranienne, et à créer un Etat islamique au Liban. Aujourd’hui, pour des raisons tactiques, il semble avoir temporairement renoncé à cet objectif. Dans les régions libanaises à prédominance chiite, il supplante progressivement son rival Amal, gangrené par la corruption, tout en essayant, non sans peine, de récupérer les anciens leaders de l’organisation Amal, comme l’actuel président de l’Assemblée nationale (Majliss al-Nouab), le chiite Nabih Beri.

Après le retrait israélien de juin 2000, le parti des Fous d’Allah a fait artificiellement éclater une controverse au sujet du secteur dit des Fermes de Chebaa. Ce territoire, occupé par Israël au cours de la guerre des Six Jours, est considéré comme syrien par l’ONU et Israël, mais libanais par le Liban et l’Iran. En fait, l’entretien de cette dispute aura surtout permis aux islamistes de continuer à justifier leur présence armée au Liban-Sud, jusqu’au déclenchement du conflit actuel.

La Syrie s’est faite très discrète au sujet de ce différend, que, pour la raison que je viens d’exprimer, elle n’a aucun intérêt à voir solutionné. Les cartes officielles de l’ONU ainsi que des billets de banque libanais indiquent que les Fermes de Chebaa se trouvent en territoire syrien, mais suite au retrait israélien, la Syrie et le Liban avaient déclaré que ce territoire est libanais.

L’ONU ne décide pas, en principe, du tracé des frontières, mais puisque le gouvernement syrien refuse paradoxalement de notifier à l’ONU la souveraineté du Liban sur ce territoire, l’Organisation des Nations Unies persiste à le considérer comme syrien. En conséquence de quoi, l’ONU considère qu’Israël a procédé à un retrait complet du Liban, en accord avec les termes de la résolution 425 de 1978.

Néanmoins, si « la libération historique » (Nasrallah dixit) de la zone que l’Etat hébreu occupait au Liban a certes marqué un tournant dans l’évolution du Hezbollah, elle n’a pas signifié pour autant l’arrêt du combat contre Israël. Le Hezbollah a rapidement récupéré la cause palestinienne dans son discours et son idéologie. En conséquence de cette adaptation de circonstance, le Hezbollah est passé de groupe de « résistance armée libanais », au rang de parti politique remplissant un rôle sociopolitique au Liban et un à un autre, celui d’interlocuteur indispensable, au niveau régional. A ce titre, le Hezb rejetant le processus de paix dans son principe, défend les positions palestiniennes radicales, fournissant aux mouvements islamiques palestiniens, argent, conseils, directives et armement.

Pour certains observateurs, la milice chiite a jusque à présent constitué un acteur incontournable à cause de son poids et de son rôle dans le tissu sociopolitique libanais, des menaces qu’il faisait peser sur Israël et de son pragmatisme dans la compréhension du conflit confessionnel libanais. Cependant, le surplus d’importance qui lui a été accordé, ainsi que le soutien de l’ex-occupant syrien, et notamment l’armement que les Al-Assad lui ont procuré, ont complètement déstabilisé le fragile équilibre politique du Liban.

Un Etat dans l’Etat

Le Hezbollah s’était approprié certaines fonctions de l’Etat dans les régions du Sud (infrastructure, règlement des conflits…). La création, l’armement et le financement du Hezbollah par l’Iran des ayatollahs, puis le « noyautage » du groupe armé par la Syrie, ont assurément largement contribué à imposer les influences perturbatrices étrangères au Liban.

D’autre part, si le Hezbollah a officiellement abandonné ses velléités de République Islamique et son caractère religieux radical, il n’en reste pas moins fortement fondé dans le sentiment communautaire des chiites. Sa mise en situation de domination relative – par l’argent et la livraison d’armement – vis-à-vis des autres acteurs nationaux avait rompu de fait l’équilibre confessionnel au pays des cèdres. Pour restituer ledit équilibre indispensable à assurer un avenir au Liban, il va falloir prévoir une nouvelle représentation des chiites après l’écrasement du Hezbollah durant le conflit en cours avec l’Etat hébreu. En prenant en compte le fait que la croissance démographique de la population chiite, supérieure à celle des autres communautés, a déjà fait naître de multiples tensions et revendications.

L’Etat libanais est actuellement en quête de souveraineté, de légitimité et de crédibilité. C’est sans doute le moment, pour la communauté internationale et Israël, de lui donner une occasion de s’affirmer, tant par rapport aux autres acteurs non gouvernementaux nationaux, qu’aux acteurs régionaux et internationaux. Personne, autre qu’un gouvernement national démocratiquement élu ne présente, en effet, la moindre chance de sauver le Liban de la décomposition et du chaos.

Notes :

[1] En référence à l’expansionnisme de l’Empire perse de la dynastie séfévide, qui régna sur l’Iran jusqu’au 19ème siècle.
[2] En arabe : le Parti de Dieu.
[3] Velayat-e faqih signifie « gouvernement du docte ».
[4] « 7. considère qu’il existe des preuves irréfutables de l’action terroriste du Hezbollah et qu’il convient que le Conseil prenne toutes les mesures qui s’imposent pour mettre un terme à cette action ».

© Metula News Agency