Le
onze septembre a changé l'orientation des
forces politiques mondiales, leurs influences
sur le cours de l'histoire contemporaine. L'Amérique
républicaine oeuvre depuis pour une nouvelle
architecture géopolitique dans laquelle
l'oligarchie wahhabite des Saoud serait marginalisée,
les talibans seraient dépouillés
de leurs forces maléfiques et le régime
de Saddam Hussein paierait son alliance avec la
terreur et sa félonie envers l'Occident.
Bref, une nouvelle distribution des pouvoirs et
des richesses économiques s'imposait sur
la scène internationale tandis que le rapport
des forces politiques dans la région s'est
trouvé fortement modifié. Ce contexte
nouveau a contribué au rapprochement entre
deux pays "parias", classés sur
la liste noire de la Maison Blanche. A première
vue, la Syrie et l'Iran n'ont pas grand-chose
en commun. Pour les Arabes, l'Iran est le leader
de l'Islam chiite qu'ils considèrent comme
une menace et comme un pays colonisateur de terres
arabes [1].
Pour les Iraniens, la Syrie est le dernier fief
du panarabisme baassiste "athée"
(selon Khomeini) qu'ils ont combattu pendant huit
ans [2].
Visiblement,
ces différences aussi fondamentales soient-elles
n'ont pas empêché ces deux "Etats
voyous" comme les nomme George W. Bush de
se soutenir mutuellement. Cette relation contre-nature
n'est pas née en 2003 à l'occasion
de l'intervention anglo-américaine en Irak.
Déjà en 1979, la Syrie était
le seul pays de la région à saluer
le renversement du Shah d'Iran et à accueillir
le retour de l'ayatollah Khomeini. A l'époque,
comme l'a récemment souligné Delphine
Minoui [3],
il s'agissait d'une alliance d'intérêts.
L'ancien président syrien Hafez el-Assad
et l'imam Khomeini avaient deux ennemis communs
: le Shah Pahlavi et Saddam Hussein. L'année
suivante, la Syrie s'alliait naturellement à
l'Iran dans sa guerre contre l'Irak de Saddam,
rival panarabe des Alaouites syriens et frère
cadet dans la foi baassiste. Aujourd'hui encore,
il n'y a rien d'étonnant au fait que les
crises qui embrasent actuellement le Moyen-Orient
poussent Téhéran et Damas à
un rapprochement stratégique.
La
présence des forces américaines
à proximité des frontières
syriennes (Irak, Arabie saoudite) a constitué
une menace directe pour la stabilité du
régime autoritaire de Damas. La pression
américaine s'est encore accrue après
l'attentat qui a coûté la vie à
l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri,
le 14 février 2005, et les événements
déclenchés par ce crime. Le retrait
de l'armée syrienne du pays du Cèdre
a mis en lumière les fragilités
du système Assad bis (celui de Bashar el-Assad),
réduisant sensiblement ses marges de manoeuvres
stratégiques dans la région. L'Iran
a sans doute été affecté
par toutes ces évolutions politiques. Le
pays n'a pu que se féliciter de la chute
de ses deux ennemis jurés, le régime
extrémiste sunnite des talibans à
Kaboul et le pouvoir nationaliste persanophobe
du Baas à Bagdad. En revanche, la présence
des forces américaines chez ces deux voisins
immédiats constitue une menace ouverte
pour le pouvoir des mollahs à Téhéran.
Il
est vrai que l'Iran bénéficie de
cinq avantages dont ne dispose pas la Syrie. Le
pays est l'un des premiers producteurs mondiaux
de pétrole, tandis que la Syrie est marquée
par un fort taux de chômage et des résultats
économiques peu brillants. L'Iran dispose
d'une position géostratégique unique
dans la région par son contrôle du
détroit d'Ormuz. Il avance ses pions en
Mésopotamie voisine tandis que la Syrie
vient de se retirer de sa banlieue libanaise.
La République islamique, qui n'a pas de
frontière avec Israël et ne détient
pas de réfugiés palestiniens, se
sert de la question palestinienne comme d'un alibi
tandis que la Syrie est un voisin frontal de l'Etat
hébreu. De plus, l'Iran s'est doté
d¹un ambitieux programme nucléaire.
Mais
tous ces écarts n'empêchent pas que
les deux pays soient liés par des objectifs
communs de court et moyen termes. L'Iran et la
Syrie sont à la recherche d'un nouveau
rôle au Moyen-Orient, car le rôle
de "middle power" (puissance moyenne)
[4]
qu'ils
jouaient auparavant a été modifié
par l¹intervention américaine en Irak,
puis par la crise au Liban. Cela explique leur
position commune hostile à la politique
des Etats-Unis dans la région, et singulièrement
en Irak. Cela explique également leur appui
conjoint financier, logistique et militaire au
Hezbollah chiite libanais.
D'autre
part, les deux pays ont pour adversaire commun
l'islamisme sunnite. En effet, malgré les
tensions autour du soutien syrien aux milices
irakiennes antichiites depuis le début
de l'intervention américaine en Irak, les
deux pays appellent de leurs vœux une réduction
de l'influence sunnite dans la région,
plus particulièrement celle exercée
par l'Arabie saoudite et l'Egypte. Pour l'Iran,
un renforcement sunnite se ferait au détriment
de sa position de puissance régionale en
tant que leader de l'Islam chiite. Pour la Syrie,
il risquerait d¹inciter la majorité
sunnite du pays à se mobiliser contre le
pouvoir alaouite défaillant.
Les
deux pays ont joué un rôle majeur
dans la région alors même qu'internationalement
ils ne faisaient pas figure de grande puissance
: le terme "middle power" utilisé
par Anoushiravan Ehteshami et Raymond Hinnebusch
est parfaitement approprié. Les régimes
des deux pays savent pertinemment qu'ils ne peuvent
concurrencer Washington mais ils espèrent
toutefois garder une autonomie et une capacité
d'initiative hors du giron américano-occidental.
En cela, la Syrie et l'Iran ont une perspective
de politique étrangère commune.
Toutefois,
comme le souligne Hoda El-Husseini dans le quotidien
arabophone londonien Asharq al-Awsat, cette alliance
stratégique irano-syrienne n'est pas à
l'abri de changements. L'Iran verrait ainsi d'un
mauvais oeil tout rapprochement entre la Syrie
et les factions palestiniennes et libanaises favorables
à un accord de paix avec Israël, puisqu'il
mettrait en péril les alliances de Téhéran
dans la région. De son côté,
la Syrie ne manquerait pas de s'inquiéter
de tout rapprochement entre l'Iran et les Etats-Unis
sur la question nucléaire iranienne. Une
pareille entente renforcerait la position iranienne
au point d'amoindrir l'importance de l'allié
syrien, et Damas perdrait du même coup tout
poids politique régional. Selon toute vraisemblance,
les deux scénarios sont simultanément
probables. Mais lequel des deux régimes
sauvera sa peau en premier ? Telle est la question
qui se posera dans les mois à venir.