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La Syrie et l'Iran : un mariage de convenance ?

Par Masri Feki © Le Jerusalem Post
4 octobre 2006

Alliés dans une région hautement instable, la Syrie et l'Iran sont pourtant deux pays nettement différents. Cette entente est-elle à l'abri de changements ?

Le onze septembre a changé l'orientation des forces politiques mondiales, leurs influences sur le cours de l'histoire contemporaine. L'Amérique républicaine oeuvre depuis pour une nouvelle architecture géopolitique dans laquelle l'oligarchie wahhabite des Saoud serait marginalisée, les talibans seraient dépouillés de leurs forces maléfiques et le régime de Saddam Hussein paierait son alliance avec la terreur et sa félonie envers l'Occident. Bref, une nouvelle distribution des pouvoirs et des richesses économiques s'imposait sur la scène internationale tandis que le rapport des forces politiques dans la région s'est trouvé fortement modifié. Ce contexte nouveau a contribué au rapprochement entre deux pays "parias", classés sur la liste noire de la Maison Blanche. A première vue, la Syrie et l'Iran n'ont pas grand-chose en commun. Pour les Arabes, l'Iran est le leader de l'Islam chiite qu'ils considèrent comme une menace et comme un pays colonisateur de terres arabes [1]. Pour les Iraniens, la Syrie est le dernier fief du panarabisme baassiste "athée" (selon Khomeini) qu'ils ont combattu pendant huit ans [2].

Visiblement, ces différences aussi fondamentales soient-elles n'ont pas empêché ces deux "Etats voyous" comme les nomme George W. Bush de se soutenir mutuellement. Cette relation contre-nature n'est pas née en 2003 à l'occasion de l'intervention anglo-américaine en Irak. Déjà en 1979, la Syrie était le seul pays de la région à saluer le renversement du Shah d'Iran et à accueillir le retour de l'ayatollah Khomeini. A l'époque, comme l'a récemment souligné Delphine Minoui [3], il s'agissait d'une alliance d'intérêts. L'ancien président syrien Hafez el-Assad et l'imam Khomeini avaient deux ennemis communs : le Shah Pahlavi et Saddam Hussein. L'année suivante, la Syrie s'alliait naturellement à l'Iran dans sa guerre contre l'Irak de Saddam, rival panarabe des Alaouites syriens et frère cadet dans la foi baassiste. Aujourd'hui encore, il n'y a rien d'étonnant au fait que les crises qui embrasent actuellement le Moyen-Orient poussent Téhéran et Damas à un rapprochement stratégique.

La présence des forces américaines à proximité des frontières syriennes (Irak, Arabie saoudite) a constitué une menace directe pour la stabilité du régime autoritaire de Damas. La pression américaine s'est encore accrue après l'attentat qui a coûté la vie à l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, le 14 février 2005, et les événements déclenchés par ce crime. Le retrait de l'armée syrienne du pays du Cèdre a mis en lumière les fragilités du système Assad bis (celui de Bashar el-Assad), réduisant sensiblement ses marges de manoeuvres stratégiques dans la région. L'Iran a sans doute été affecté par toutes ces évolutions politiques. Le pays n'a pu que se féliciter de la chute de ses deux ennemis jurés, le régime extrémiste sunnite des talibans à Kaboul et le pouvoir nationaliste persanophobe du Baas à Bagdad. En revanche, la présence des forces américaines chez ces deux voisins immédiats constitue une menace ouverte pour le pouvoir des mollahs à Téhéran.

Il est vrai que l'Iran bénéficie de cinq avantages dont ne dispose pas la Syrie. Le pays est l'un des premiers producteurs mondiaux de pétrole, tandis que la Syrie est marquée par un fort taux de chômage et des résultats économiques peu brillants. L'Iran dispose d'une position géostratégique unique dans la région par son contrôle du détroit d'Ormuz. Il avance ses pions en Mésopotamie voisine tandis que la Syrie vient de se retirer de sa banlieue libanaise. La République islamique, qui n'a pas de frontière avec Israël et ne détient pas de réfugiés palestiniens, se sert de la question palestinienne comme d'un alibi tandis que la Syrie est un voisin frontal de l'Etat hébreu. De plus, l'Iran s'est doté d¹un ambitieux programme nucléaire.

Mais tous ces écarts n'empêchent pas que les deux pays soient liés par des objectifs communs de court et moyen termes. L'Iran et la Syrie sont à la recherche d'un nouveau rôle au Moyen-Orient, car le rôle de "middle power" (puissance moyenne) [4] qu'ils jouaient auparavant a été modifié par l¹intervention américaine en Irak, puis par la crise au Liban. Cela explique leur position commune hostile à la politique des Etats-Unis dans la région, et singulièrement en Irak. Cela explique également leur appui conjoint financier, logistique et militaire au Hezbollah chiite libanais.

D'autre part, les deux pays ont pour adversaire commun l'islamisme sunnite. En effet, malgré les tensions autour du soutien syrien aux milices irakiennes antichiites depuis le début de l'intervention américaine en Irak, les deux pays appellent de leurs vœux une réduction de l'influence sunnite dans la région, plus particulièrement celle exercée par l'Arabie saoudite et l'Egypte. Pour l'Iran, un renforcement sunnite se ferait au détriment de sa position de puissance régionale en tant que leader de l'Islam chiite. Pour la Syrie, il risquerait d¹inciter la majorité sunnite du pays à se mobiliser contre le pouvoir alaouite défaillant.

Les deux pays ont joué un rôle majeur dans la région alors même qu'internationalement ils ne faisaient pas figure de grande puissance : le terme "middle power" utilisé par Anoushiravan Ehteshami et Raymond Hinnebusch est parfaitement approprié. Les régimes des deux pays savent pertinemment qu'ils ne peuvent concurrencer Washington mais ils espèrent toutefois garder une autonomie et une capacité d'initiative hors du giron américano-occidental. En cela, la Syrie et l'Iran ont une perspective de politique étrangère commune.

Toutefois, comme le souligne Hoda El-Husseini dans le quotidien arabophone londonien Asharq al-Awsat, cette alliance stratégique irano-syrienne n'est pas à l'abri de changements. L'Iran verrait ainsi d'un mauvais oeil tout rapprochement entre la Syrie et les factions palestiniennes et libanaises favorables à un accord de paix avec Israël, puisqu'il mettrait en péril les alliances de Téhéran dans la région. De son côté, la Syrie ne manquerait pas de s'inquiéter de tout rapprochement entre l'Iran et les Etats-Unis sur la question nucléaire iranienne. Une pareille entente renforcerait la position iranienne au point d'amoindrir l'importance de l'allié syrien, et Damas perdrait du même coup tout poids politique régional. Selon toute vraisemblance, les deux scénarios sont simultanément probables. Mais lequel des deux régimes sauvera sa peau en premier ? Telle est la question qui se posera dans les mois à venir.

Notes :

[1] D’un point de vue arabe, la région du Khouzistan, peuplée essentiellement d’iraniens arabophones appartiendrait à l’Irak.
[2] Guerre Iran-Irak (1980-1988).
[3] Delphine Minoui, Iran et Syrie, alliés malgré eux dans l’axe du mal, Le Figaro, 27 juillet 2006.
[4] Anoushiravan Ehteshami et Raymond A. Hinnebusch, Syria and Iran. Middle powers in a penetrated regional system, Routledge, Londres, 1997.

© Jerusalem Post, édition française