Au
Caire, le président Hosni Moubarak
s’est félicité du «
bon déroulement » des élections
présidentielles yéménites,
tandis que son homologue mauritanien,
fraîchement arrivé au pouvoir
suite à un coup d’Etat militaire,
a envoyé une lettre de «
félicitations particulièrement
chaleureuses » au chef de l’Etat
yéménite.
Rappelons
que, quelques semaines seulement avant
les élections, on croyait que le
président du Yémen allait
créer un précédent
historique dans le monde arabe, lorsqu’il
avait annoncé qu’il ne voulait
pas briguer un nouveau mandat de sept
ans. Les paroles des chefs d’Etat arabes
étant comme le vent, Saleh avait
affirmé qu’après des années
de réformes, les conditions politiques
étaient réunies pour un
fonctionnement démocratique plein
et entier, et d’expliquer que son refus
n’était pas feint et qu’il ne s’agissait
pas pour lui de fausse modestie afin de
se faire prier, mais d’une réelle
volonté de mettre le peuple yéménite
devant ses responsabilités historiques
!
Quelques
temps plus tard, cependant, dans un entretien
accordé au quotidien yéménite
Al-Thawra (La Révolution), Saleh
déclara qu’il ne pouvait rester
insensible aux larmes de son peuple et
qu’il avait entendu l’appel des millions
de citoyens descendus dans les rues à
travers tout le pays. Il avait senti que
l’heure était grave et que les
ennemis de la révolution, de la
République, de l’unité et
de la démocratie fourbissaient
leurs armes en attendant la fin de son
règne. Oui, avait-il expliqué,
il avait entendu les demandes pressantes
du peuple et acceptait de se représenter
pour un nouveau mandat. Toujours selon
le président, ces manifestations
populaires avaient été spontanées
et nullement organisées par qui
que ce soit.
Mais
un porte-parole de l’opposition, Ali al
Sarari, affirma à ce propos : «
Nous pensons que les résultats
sont truqués et nous ne les reconnaîtrons
pas ». L’opposition est persuadée
que l’ancien ministre du Pétrole
et principal adversaire de Saleh, Fayçal
Ben Chamlane (21.8% des voix, officiellement),
aurait en réalité obtenu
environ 40% des voix. Elle accuse le gouvernement
d’avoir bouclé des bureaux de vote,
d’avoir expulsé des représentants
des candidats et d’avoir commis des irrégularités
dans le décompte des voix pour
les élections municipales, organisées
en même temps que la présidentielle.
Au
pouvoir depuis vingt-huit ans, le président
Saleh, à l’instar de ses homologues
arabes, dispose du parti le mieux organisé
et le plus structuré du pays. Selon
un quotidien arabophone londonien, Al-Quds
Al-Arabi (Jérusalem arabe),
l’opposition yéménite, qui
conteste la victoire du président
sortant, « a activement participé
à ces élections, malgré
ses divisions et ses faiblesses. Ainsi,
Ben Chamlane, a pu mener sa campagne électorale
et tenir des conférences de presse
sans être inquiété
par les autorités ».
D’après
plusieurs médias arabes, Ali Abdallah
Saleh aurait en fait provoqué des
manifestations « spontanées
» afin qu’on le supplie de rester
à la tête du pays. Selon
l’éditorialiste d’Al-Quds Al-Arabi,
seuls les imbéciles auraient pu
croire que Saleh renoncerait volontairement
au pouvoir qu’il détient depuis
un coup d’Etat militaire en 1978. Non
seulement il avait organisé une
mise en scène comparable lors des
élections précédentes,
en 1999, mais en plus il avait procédé
à une réforme constitutionnelle,
en 2003, visant à lui permettre
de se faire élire une cinquième
fois. Par ailleurs, les manifestations
de soutien, toutes « spontanées
» qu’elles fussent, avaient tout
de même bénéficié
de circonstances favorables : jours de
congé dans les administrations,
les universités et les écoles,
appels répétés dans
les mosquées et distribution de
boissons au cours des rassemblements !
«
Après sa victoire électorale
», estime l’éditorialiste
de Jérusalem arabe, «
le président Saleh devra respecter
les promesses et les engagements qu’il
a pris lors de sa campagne électorale.
Car désormais, les Yéménites
attendent beaucoup de leur président,
à tous égards. La redistribution
des richesses, l’égalité
devant la justice, le renforcement des
libertés et surtout, la lutte contre
la corruption, une maladie qui mine le
pouvoir, sont les défis qui attendent
le président durant son prochain
mandat ».
L’urgence
de procéder à ces réformes
est notamment soulignée par les
prises d’otages, fréquentes dans
ce pays. La dernière en date concerne
quatre Français, kidnappés
le 10 septembre dernier par des hommes
armés d'une tribu, qui réclamaient
la libération de cinq de leurs
proches détenus par les autorités.
Après des négociations,
longues et difficiles, les otages
furent finalement libérés.
Il
est vrai que le Yémen connaît
une forte influence des mouvements islamistes
radicaux ainsi que de clans tribaux sur
des régions entières qui
échappent ainsi au pouvoir central.
L’exemple le plus spectaculaire du déchirement
interne que connaît la société
yéménite a consisté
en la guerre de sécession entre
le Nord et le Sud, en 1994, mais aussi
la révolte de la région
de Saada, sous la conduite du chef religieux
Badreddine Al-Houthi, en 2004. Jouissant
d’un pouvoir quasiment absolu, qui repose
sur la corruption et diverses allégeances
tribales, leprésident Ali Abdallah
Saleh a fait de la sécurité
le thème principal de sa campagne,
tandis que l’opposition de Ben Chamlane
insistait sur les réformes politiques
et économiques dont a grandement
besoin le Yémen, classé
par la Banque mondiale parmi les pays
les plus démunis de la planète.