Par
Masri Feki © Metula
News Agency
7 novembre 2006
Le
Haut tribunal pénal irakien a siégé
le dimanche 5 novembre à Bagdad, où
était attendu le verdict du premier procès
de Saddam Hussein, reconnu coupable de crimes contre
l’humanité, essentiellement pour le massacre
de 148 chiites dans le village de Doujaïl en
1982. Un massacre en représailles à
un attentat contre son convoi. Le président
irakien déchu et ses sept co-accusés
ont été jugés pour assassinats,
emprisonnement et privation de liberté de
mouvement, exil forcé et torture.
Agé
de 69 ans, l’ancien homme fort du régime
a été condamné à mort
par pendaison en dépit de son souhait de
faire face à un peloton d’exécution
plutôt qu’à la corde. Son demi-frère
Barzan Ibrahim, chef des services de renseignements
(moukhabarat) irakiens à l’époque
du massacre de Doujaïl, et Awad Hamed al-Bandar,
ancien chef du tribunal révolutionnaire irakien,
ont eux aussi été condamnés
à la peine capitale.
L’ancien
vice-président irakien Taha Yassin Ramadan,
un dur parmi les durs de l’ancien régime
baasiste, a été condamné à
la prison à perpétuité pour
meurtre avec préméditation, tandis
que Muhammad Azawi Ali, responsable du parti Baas
dans la région de Doujaïl, a été
acquitté par manque de preuves. Trois autres
co-accusés ont été reconnus
coupables de meurtres et de tortures et ont écopé
chacun d’une peine de 15 ans d’emprisonnement :
il s’agit d’Abdullah Kazim Ruwayyid, Mizhar Abdullah
Ruwayyid et Ali Dayih Ali, tous trois anciens responsables
locaux du défunt parti Baas.
A
Sadr City, bastion des milices chiites, des milliers
de personnes sont descendues dans les rues, n’hésitant
pas à enfreindre le couvre-feu imposé
par les autorités. Brandissant des drapeaux
irakiens dans une ambiance de fête, la foule
a salué le verdict et réclamé
« que le tribunal livre Saddam au peuple pour
qu’il l’exécute lui-même ».
Au
Kurdistan irakien, les avis semblent plus partagés
entre la nécessité d’exécuter
Saddam dès que possible et celle d’attendre
l’issue du deuxième procès, dans lequel
l’ancien président est poursuivi pour «
génocide » contre les populations kurdes
dans le cadre des opérations militaires Anfal,
qui ont fait quelques 182 000 morts en 1988 dans
des déplacements massifs de populations kurdes
du nord au sud de l’Irak, des exécutions
sommaires et des tueries dans des villages kurdes.
Le
plus spectaculaire des massacres dont ont été
victimes les populations kurdes du nord de l’Irak
(région du Kurdistan, devenue autonome,)
est celui du village de Halabja, sur lequel l’aviation
irakienne a largué divers agents chimiques,
en 1988, tuant en quelques minutes près de
5’000 personnes, en majorité des femmes et
des enfants, et faisant 10’000 blessés, parmi
lesquels un grand nombre d’handicapés à
vie. « Cela (l’exécution de Saddam)
servira de leçon à tous les régimes
de la région qui croient pouvoir exterminer
impunément leurs citoyens », a affirmé
Qader Nader, responsable du mémorial de Halabja,
qui porte le nom du village kurde réduit
en cendres.
Le
président irakien Jalal Talabani (kurde),
en visite à Paris, a estimé que le
procès de Saddam Hussein avait été
juste mais a refusé de commenter la sentence
de mort, craignant d’accentuer les tensions en Irak.
Le gouvernement, dominé par la majorité
chiite, s’est quant à lui ouvertement félicité
de ce jugement. « Saddam méritait au
moins cela, parce que le crime était grand.
Aucune autre peine n'était possible »,
a déclaré le porte-parole du gouvernement
irakien Ali al Dabbagh à Reuters.
Le
Premier ministre Nouri al-Maliki a estimé
que cette condamnation marquait la fin d’ «
une période noire ». « Saddam
reçoit le châtiment qu’il mérite,
(…) le verdict d'aujourd'hui rend justice aux familles
de Doujaïl et à toutes celles qui ont
subi l'injustice du dictateur », a-t-il déclaré
à la télévision officielle
Iraqia, deux heures après l’annonce du verdict.
«
La Cour a fait preuve de professionnalisme et de
justesse. Saddam a subi la justice dont il a privé
le peuple irakien pendant 35 ans », a renchéri
le vice-Premier ministre Barham Saleh, tandis que
l’ambassadeur des Etats-Unis en Irak, Zalmay Khalilzad,
d’origine afghane, a salué une « étape
importante » dans la construction d’une société
libre et d’un Etat de droit.
A
Amman, où siège le comité de
défense de l’ancien dictateur irakien, le
principal avocat de Saddam, Khalil al-Dulaimi, parle
de « mascarade » sur la chaîne
qatarie arabophone Al-Jazeera. Selon al-Dulaimi,
Saddam lui aurait dit en parlant de lui-même
: « Saddam Hussein ne sera jamais battu. »
Fidèle à son obsession iranophobe,
l’ancien maître de Bagdad aurait ajouté
: « Ce sont les hommes de Perse qui seront
battus ». Une autre membre du comité,
l’avocate libanaise Bouchra al Khalil, a dénoncé
ce qu’elle a qualifié de « déni
de justice » prononcé par « un
tribunal illégal, établi par l'occupant
américain qui ne pouvait pas tenir un procès
équitable ». « Ce verdict est
illégal et toute la procédure également
», a-t-elle insisté.
Londres
a été la première capitale
occidentale à réagir au verdict. La
ministre des Affaires Etrangères britannique,
Margaret Beckett, s’est réjouie de voir l'ancien
dictateur irakien et les responsables de son régime
condamnés à « rendre compte
de leurs crimes ». La position britannique
fait cependant contraste avec celle du Quai d’Orsay.
En effet, à Paris, le ministre français
des Affaires Etrangères, Philippe Douste-Blazy,
a fait savoir immédiatement que la France
était défavorable à la peine
capitale et a appelé les Irakiens «
à faire preuve de retenue : La France a une
position constante en faveur de l’abolition de la
peine de mort », a-t-il déclaré.
Le chef de la diplomatie française cherche
à « faire connaître cette position
aux autorités de Bagdad ».
Aucune
réaction officielle n’a pu être obtenue
auprès des capitales arabes voisines ; et
ce n’est certainement par l’indifférence
qui suscite le silence total des autocrates arabes.
Seuls les mouvements d’opposition se sont exprimés.
Au Caire, le guide spirituel des Frères musulmans,
Mehdi Akef, a estimé que Saddam Hussein a
été « un tyran qui a porté
de graves atteintes à l’Irak et à
son peuple et a engendré la situation désastreuse
dans laquelle se trouve l’Irak actuellement »,
avant d’appeler « les autres dictateurs du
monde arabe » à tirer des leçons
du procès et de la condamnation de Saddam
Hussein. A Damas, l’opposition démocratique
s’est contentée d’appeler le régime
de Bashar el-Assad à relancer le processus
de réformes politiques que le gouvernement
syrien prétend avoir entamé depuis
2001.
En
Irak, un couvre-feu est instauré dans la
capitale et dans deux provinces voisines, l’aéroport
international de Bagdad est fermé jusqu’à
nouvel ordre et l’armée est en état
d’alerte maximale. Par crainte d’une nouvelle flambée
de violence, le gouvernement irakien multiplie les
mesures de sécurité.