Pour
Al-Ahram, le plus prestigieux des quotidiens
cairotes, l'Egypte doit cesser de prendre
pour alibi la cause palestinienne ou le problème
irakien : "C'est l'obscurantisme qui
est à l'origine de la montée
du terrorisme", assène le journal
dans un éditorial consacré à
la question islamiste. Dans l'hebdomadaire
Al-Moussawar, Abdelkader Choheb déplorait
récemment "l'indifférence
dont a fait preuve l'Etat [égyptien]
à l'égard de la montée
des idées extrémistes dans la
société. Ces idées sont
systématiquement diffusées dans
les mosquées, dans des livres et même
sur les écrans de télévision,
facilitant l'endoctrinement des jeunes",
accuse un journaliste avant d'appeler à
élaborer une stratégie pour
lutter contre l'extrémisme islamique.
S'il y a un point sur lequel toute la classe
politique cairote est d'accord, c'est que
le régime de Hosni Moubarak n'a pas
encore trouvé les bonnes réponses
aux problèmes de l'islamisme radical.
Cela amène à s'interroger sur
les liens que l'Etat égyptien - surtout
postmonarchique, depuis 1953 - a toujours
entretenus avec l'institution religieuse.
L'Etat
comme principal acteur religieux du pays
En
effet, selon l'article 2 de la Constitution
égyptienne de 1971, modifiée
en 1980 : "L'islam est la religion de
l'Etat dont la langue officielle est l'arabe
; les principes de la charia constituent la
source principale de législation."
C'est en vertu de cette déclaration
que s'est élaborée la politique
d'arabisation que Gamal Abdel-Nasser avait
couronnée, avant sa mort en 1970, en
tissant un réseau d'alliances régionales
sous le drapeau du socialisme panarabe révolutionnaire.
Dans le même temps, la Constitution
républicaine consacre la prééminence
de l'islam, qui voit ses préceptes
érigés au rang d'obligations.
La
"réislamisation" de la société
égyptienne, qui débute dans
les années 1970, se traduit par un
double mouvement d'islamisation de la société
: par le bas, au moyen des institutions religieuses
qui forment la jeunesse égyptienne,
et par le haut, sous la pression d'un acteur
"nouveau", formé par les
institutions d'éducation moderne, qui
émerge sur un mode extrêmement
visible sur la scène politique. Le
militant islamiste a pour objectif explicite
le changement de la société
égyptienne et des modes d'exercice
du pouvoir, par l'action violente ou légale.
A la notion de sécularisation, en oeuvre
dans la société égyptienne
de la période postcoloniale, se substitue
celle de réislamisation, dont les indicateurs
majeurs, selon Yvonne Y. Haddad [1],
sont le développement de la littérature
islamique, l'intrusion de la religion dans
la vie politique, le développement
des banques islamiques et l'importance politique
des groupes islamiques.
Dès
lors, la relation entre l'Etat et la religion
en Egypte est souvent perçue comme
une immixtion de cette dernière dans
le champ du premier. Cette vision méconnaît
une partie de la réalité. Il
s'agit en fait d'une relation bilatérale
qu'il faut plutôt voir sous l'angle
d'une lutte d'influence. Contraint de faire
des concessions, l'Etat n'est cependant pas
en position de soumission vis-à-vis
des responsables religieux qu'il s'efforce,
de son côté, de maîtriser.
Désormais, l'Etat est le principal
acteur religieux du pays du Nil.
Islamisation
"par le bas" : le clergé
contrôlé
Trois
grandes institutions du savoir religieux comptent
aujourd'hui dans le monde musulman sunnite
: en Tunisie, Al-Zitouna est fondée
en 734 ; au Maroc, Al-Quarawiyyin est construite
en 859 pour devenir une université
sous les Almoravides ; en Egypte, Al-Azhar
abrite ses premiers cercles de lettrés
un peu plus d'un siècle plus tard.
Au cours de leur histoire, ces trois centres
ont côtoyé les institutions locales
de transmission du savoir religieux, les madrasas,
au point, parfois, de fusionner avec elles
et de remplir alors la mission d'islamisation
"par le bas" de la société
qu'assuraient ces dernières.
Le
prestige d'Al-Azhar dans le monde musulman
sunnite se rattache à sa pérennité,
à sa position centrale, mais surtout
au rapport étroit qu'entretient cette
institution religieuse, depuis sa naissance,
avec le pouvoir politique. Al-Azhar est en
effet né de la volonté de propagande
des Fatimides au XIe siècle [2]
: le pouvoir imposait une religion officielle,
institutionnelle, un corps de spécialistes
du savoir religieux, chargé de dire
le légitime et de le transmettre par
leur enseignements au sein d'Al-Azhar, conçu
alors comme le lieu de défense du chiisme.
L'histoire de l'institution, qui retourne
au sunnisme sous les Ayyubides [3],
retrace la suite des enjeux politiques auxquels
sont mêlés les hommes de religion.
A partir du règne du sultan Baybars
[1237-1277, ndlr], Al-Azhar est un lieu de
culte et d'enseignement soumis à la
direction des sultans, qui détiennent
le pouvoir sur toutes les mosquées.
La
fonction de "cheikh d'Al-Azhar"
apparaît vers la fin du xviie siècle,
mais ce n'est qu'au début du siècle
suivant que des règles précises
sont établies pour régir son
mode de sélection. L'arrivée
au pouvoir de Mehemet-Ali, en 1805, fait de
la nomination du cheikh d'Al-Azhar une prérogative
directe du pouvoir politique. Le souverain
demande parfois aux oulémas [théologiens
de l'islam, ndlr] de nommer leur propre représentant,
mais se réserve le droit de contrôle
sur l'institution et joue des conflits d'intérêt
qui opposent les oulémas.
Cette
stratégie de domination de l'institution
religieuse est encore accentuée par
les réformes nassériennes qui
font du alem [4]
un fonctionnaire de l'Etat qui ne tire plus
ses ressources économiques des revenus
des Waqf, ou fondations pieuses,
mais du budget que lui alloue le pouvoir.
La réforme de 1961 aboutit concrètement
à rendre les oulémas totalement
dépendants de l'Etat. L'intervention
étatique va plus loin encore. Faute
de désenchanter complètement
le monde des oulémas - en refusant
de fondre Al-Azhar dans l'université
moderne - Nasser leur demande d'enchanter
celui qu'il informe lui-même dans le
régime de la thawra [5],
et les définit par là même
comme les spécialistes du discours
religieux. Soutenus par la manne financière
arabe, les docteurs de la loi islamique tentent
alors de réagir à l'enfermement
dont ils sont victimes, en théorisant
l'intégration de l'Etat dans l'ensemble
plus vaste de la dunya (le monde
du temporaire), qu'il s'agirait de réformer.
Mais l'Etat n'offrira que des réponses
limitées à ces demandes, et
privera parfois Al-Azhar de son pouvoir
d'intervention et de son rôle de conseil,
montrant ainsi la faiblesse de ses velléités
de libéralisation politique.
A
partir de la fin des années 1970, les
oppositions dans le champ religieux ne dérivent
plus de luttes pour le monopole, mais de luttes
pour l'acquisition d'un statut religieux reconnu
comme appropriable en dehors de l'institution
contrôlée par l'Etat. Ceux qui,
parmi les oulémas, s'éloignent
du giron de l'Etat et de la religion institutionnelle,
soulèvent la question de la légitimité
des lieux de transmission du savoir religieux
et de leurs liens à l'autorité
publique.
Islamisation
"par le haut" : les extrémistes
instrumentalisés
C'est
avec Sadate que l'islam investit la sphère
publique. Les Frères musulmans, à
une époque persécutés
par Nasser, connaissent une véritable
lune de miel avec le troisième raïs
de l'Egypte. Certains d'entre eux, emprisonnés
depuis une décennie par Nasser, trouvent
des postes importants dans l'administration
et les universités. Militants d'une
lecture littérale du Coran, ils serviront
aux yeux de Sadate de bouclier contre le communisme.
Encouragés
par cette politique, plusieurs responsables
du mouvement des Frères musulmans,
réfugiés en Arabie saoudite
wahhabite, regagnent le pays. L'islam devient
un levier puissant dans les mosquées
et l'enseignement public. Le bilan est significatif
: le nombre de mosquées s'envole, le
voile islamique connaît un engouement
sans précédent auprès
de la classe moyenne, mais aussi de la bourgeoisie...
L'islamisation de la société
se fait sentir sur tous les plans : la finance
voit éclore les banques islamiques,
le cinéma connaît un accroissement
de la censure, l'édition voit fleurir
toute une "littérature" islamiste,
etc.
L'ambiguïté
qui résulte du réseau d'alliances
du "système Moubarak" est
bien connue. Il est notoire dans la région
que le pouvoir fait mine de lutter contre
l'islamisme tout en s'abstenant d'agir pour
l'écarter de la scène politique.
En réalité, le régime
a besoin des intégristes pour une double
raison. D'une part, il les utilise comme une
source de légitimité. D'autre
part, l'islamisme est le garant d'un état
d'urgence permanent, idéal pour justifier
un contrôle politique strict et un système
économique clientéliste qui
favorise l'exploitation des couches de la
population les plus défavorisées.
C'est Anouar el-Sadate qui est allé
le plus loin dans la définition de
l'Egypte comme un Etat islamique. Sous la
présidence de celui qui se faisait
appeler par son entourage "El-raïs
el momen" (le président croyant),
le feu vert est donné aux groupes extrémistes
islamistes - et à la discrimination
des minorités religieuses en Haute-Egypte
- qui n'ont cessé depuis lors de gagner
du terrain. En réponse au regroupement
des musulmans autour des mosquées,
la vie de la communauté copte se structure
désormais sous l'égide de son
clergé. Les activités sociales
et sportives, pour les enfants et adolescents,
sont organisées autour des lieux de
culte qui se substituent à l'école,
jusque-là ciment de l'unité
égyptienne.
Comme
les islamistes, les chrétiens s'investissent
dans les activités d'éducation,
de santé, de formation professionnelle.
Aux barbes et aux foulards répondent
des croix discrètement tatouées
sur la main ou le poignet et une floraison
de prénoms ostensiblement chrétiens.
Chacun affirme ainsi son identité.
Dans ce climat de surenchère, la religion
- du latin heligare : ce qui unit, ce qui
lie - est devenue un facteur de déstabilisation
et de troubles sociaux.
Un
interventionnisme croissant
Traditionnellement,
les oulémas tenaient un rôle
d'intermédiaire, à l'intersection
des sphères politique et religieuse,
de la société et du pouvoir.
En soumettant les docteurs de la loi par l'application
de mesures autoritaires, l'Etat libère
un espace de contestation qui sera bientôt
investi par les extrémistes religieux.
La neutralisation de l'islamisme radical est
marquée par un déploiement militaire
et policier considérable qui ne fait
que renforcer l'éloignement du pays
du modèle de l'Etat de droit. La stratégie
de l'islamisme radical de porter en Egypte
la lutte sur le terrain de la violence se
révèle vaine face à un
Etat passé maître dans la répression
de cette tentative. A moyen terme, l'autoritarisme
sort donc raffermi de cette longue lutte,
ce qui n'augure rien de bon car, ainsi que
le rappelle Gilles Kepel, "la violence
engendre souvent la violence, et c'est précisément
sur le terrain répressif et autoritaire
des années 1970 qu'a fleuri l'islamisme"
[6].
Selon
Bertrand Badie, faisant l'analyse de ce phénomène
de contestation dans le monde musulman, "le
dernier mot en matière de modernisation
politique ou, plus exactement, la dernière
chance de la voir se réaliser en dehors
du modèle occidental, appartient, probablement,
aux mouvements de contestation, aux utopies
dont ils sont porteurs" [7].
Et Badie ajoute : "Faisant face à
une contestation d'inspiration religieuse,
le système politique se trouve placé
de fait dans une situation de différenciation
sans pouvoir compter, comme l'Etat occidental,
sur la possibilité de produire sa propre
formule de légitimité [8]."
"L'espace religieux, loin de demeurer
partout un lieu de légitimation du
prince, devient de plus en plus un site de
contre-légitimité, qui réduit
d'autant la marge de manoeuvre des gouvernants,
en ôtant de leur compétence tout
un ensemble d'attributs toujours plus nombreux
et déterminants." Enfin, s'intéressant
au jeu de l'Etat face à ces zones de
contestation, il note que la "scène
politique officielle maximise ses chances
de se faire obéir en cherchant à
confisquer à son profit cette légitimité
religieuse et donc, en s'en attribuant les
symboles".
Les
remarques de Bertrand Badie semblent bien
rendre compte des défis de l'islamisme
politique, particulièrement depuis
l'arrivée au pouvoir de Moubarak en
Egypte, et de la façon dont cet ancien
militaire, officier de l'armée de l'air
et acteur essentiel de la guerre de Kippour
en octobre 1973, a géré jusqu'à
présent ses relations avec les acteurs
islamistes. Comme le soulignent de nombreux
observateurs de la scène égyptienne
[9],
c'est beaucoup plus à un niveau symbolique
que substantiel que des concessions ont été
faites à l'islamisme. C'est ainsi que
le ministre de l'Information a pris, en 1985,
des mesures pour mieux contrôler les
programmes télévisés
jugés en contradiction avec la charia.
Certaines
entreprises publiques ont répondu,
en 1987, à une vaste campagne islamiste
valorisant l'image de la femme au foyer, en
annonçant qu'elles n'emploieraient
plus de femmes. Des espaces de liberté
plus importants ont alors été
accordés à la presse d'opposition
islamiste, qu'il s'agisse des périodiques
El-Nour ou El-Chaab.
Cette
stratégie de récupération
de l'islamisme dit modéré devait
apparaître plus clairement encore à
partir des élections de 1987. Mais
elle est progressivement allée de pair
avec des mesures plus franchement interventionnistes
prises au début des années 1990,
alors que l'Etat cherchait à exploiter
une recrudescence des actions "terroristes"
attribuées à l'islamisme dit
extrémiste. Comme l'ont noté
de nombreux chercheurs, le pouvoir, depuis
cette date, fait de moins en moins de distinction
entre les "modérés"
et les "terroristes" de la tendance
islamiste, en cherchant à établir
un lien d'influence entre la pensée
des premiers et les actes des seconds, comme
cela ressort des discours officiels.
D'où
cette stratégie interventionniste qui
n'épargne pas le premier groupe et
qui peut s'analyser comme un néocorporatisme
de type nassérien, visant à
réaffirmer un contrôle plus strict
exercé sur une société
civile, dont les espaces de liberté
n'ont cessé de s'étendre, à
la faveur de l'ouverture économique
et politique adoptée par Anouar el-Sadate.
Au point de remettre en cause la légitimité
de l'Etat dans certains domaines. Citons,
à l'appui de cette assertion, la nationalisation
des mosquées, correspondant, en fait,
à une limitation de la liberté
des imams des mosquées privées,
contraints, à l'occasion de l'allocution
du vendredi, de se plier aux instructions
du gouvernement, à l'instar de leurs
collègues du "secteur public".
D'autres
mesures, allant dans le même sens, concernent
les syndicats professionnels (ingénieurs,
avocats, médecins...) à tendance
souvent majoritairement islamiste et visent
un contrôle gouvernemental plus strict
de leurs activités.
Dans
ces conditions, il est très difficile
de parler d'islamisme souterrain. Cet "obscurantisme"
que condamnent tous les officiels égyptiens,
ne peut être dissocié de l'Etat
car il a toujours été instrumentalisé
par le régime en place.