Par
Masri Feki © Metula
News Agency
6 décembre 2006
Les
élections qui ont eu lieu dernièrement
dans l’émirat du Golfe le plus hétérogène
d’un point de vue démographique ont
témoigné d’une nette percée
de l'opposition chiite, traditionnellement
proche de l’Iran.
Chiite
duodécimain (comme l’Irak, l’Iran et
le Liban) à 70%, l’émirat golfique
de Bahreïn est gouverné par la
minorité sunnite du pays, composée
principalement de citadins, tandis que la
population chiite est essentiellement rurale.
Bien avant la révolution islamique
d’Iran en 1979, Téhéran revendiquait
déjà l’émirat en développant
le thème de l’iranité des chiites
de Bahreïn, qui remonterait à
l’époque où la dynastie colonisait
l’autre rive du Golfe [1].
Mais aux yeux de la minorité sunnite
gouvernante, cette population – pourtant largement
majoritaire – est une greffe étrangère
et un cheval de Troie séfévide,
même si des études sérieuses
démontrent que l’origine de cette population
remonte en réalité à
l’Etat bouyide, si ce n’est à l’Etat
ismaélien des Qarmates au IXème
siècle [2].
L’annexion de l’île de Bahreïn
à l’Empire perse n’a donc fait que
renforcer la conversion au chiisme, antérieure
à la Perse des Séfévides
dans cette région, et non l’amener,
comme le prétend l’Iran.
Aujourd’hui
encore, le Bahreïn est considéré
par Téhéran comme une province
iranienne. A l’époque du Shah Pahlavi,
l’Iran avait pesé de tout son poids
pour empêcher le Bahreïn de rejoindre
la Fédération des émirats
arabes unis.
Quelle
que soit l’origine de cette population chiite,
rien ne justifie toutefois son écartement
du pouvoir et les persécutions dont
elle est victime. Pourtant, ou conséquemment,
cette communauté connaît actuellement
une situation de fortes agitations sociales
et religieuses. Pour tenter de maîtriser
ces remous, le Bahreïn s’appuie sur son
suzerain saoudien. Mais la répression
ne saurait être une solution sur le
long terme.
C’est
une première dans l’histoire de l’île
: le Bahreïn a connu, le 25 novembre
dernier, des élections législatives.
Avec un taux de participation supérieur
à 70%. Les résultats de ce scrutin
illustrent une percée de l'opposition
chiite, qui rafle 16 des 40 sièges
de la chambre. Cette élection intervient
dans le cadre de la réforme du système
soutenu par le roi, le cheikh Khalifa Ben
Salma Al-Khalifa, depuis l’intervention américaine
en Irak, et le bouleversement que celle-ci
a provoqué dans les pays du Golfe.
En effet, depuis l’intervention occidentale
en Irak et l’intensification des pressions
étrangères sur la région,
dans le cadre de l’ambitieux projet de remodelage
démocratique de la région par
l’Amérique républicaine, de
nombreuses réformes ont été
réalisées dans le golfe Persique,
au grand dam des ayatollahs de Téhéran
qui font tout pour leur mettre des bâtons
dans les roues. Le Koweït a ainsi autorisé
pour la première fois, en juin dernier,
les femmes à voter et à se porter
candidates. Le Qatar et Oman ont également
organisé des élections, et les
Emirats arabes unis (EAU) ont annoncé
leur intention de le faire. L'Arabie saoudite
a tenu un scrutin municipal, dont les femmes
étaient cependant exclues.
Conduite
par des chiites, l'opposition soupçonne
des fraudes dans la préparation du
scrutin. Les responsables électoraux
qui supervisent ce scrutin ont démenti
qu'il y ait eu des irrégularités
et affirment que ceux qui mettent en doute
sans preuve le bon déroulement des
élections seront poursuivis en justice.
Interviewé
par le quotidien arabophone londonien Al-Shark
Al-Awsat, le roi Al-Khalifa a démenti
« les rumeurs entretenues par l’opposition
» sur les fraudes électorales.
De son côté, le chef de l’opposition
démocratique émergeante, le
cheikh chiite Aly Salman, qui dirige la Société
islamique nationale Al-Wefak, laquelle représente
les chiites, a mis en garde le pouvoir contre
toute tentative de fraude. « En cas
de litige », a-t-il affirmé,
« la rue tranchera entre nous ».
S'exprimant au moment où il votait,
Salman s'est dit « toujours inquiet
quant à la transparence de ces élections
». Si ce scrutin était interdit
aux observateurs étrangers et marqué
par la corruption généralisée,
il n'a cependant pas été en
mesure de bloquer la voie à l’émancipation
politique des chiites.
Se
confirme donc le conservatisme dans l'île,
l'un des émirats cependant les plus
ouverts du Golfe, où s'aggrave, là
aussi, la tension entre les sunnites et les
chiites. Les chiites, majoritaires, réclament
davantage de pouvoir au sein de l'Etat bahreïni
et la fin des inégalités et
des discriminations dont ils se disent victimes,
notamment sur le marché de l'emploi.
L’audace de l’opposition est d’autant plus
surprenante que l’émirat est gouverné
par une monarchie absolue, habituellement
peu tolérante vis-à-vis des
critiques de l’opposition. Par le passé,
ces revendications ont entraîné
des troubles, des arrestations et des violents
affrontements avec la police. Cette fois,
la cour du cheikh se voit obligée de
rendre des comptes.