L'Iran
a toujours joué un rôle dominant
dans l'histoire de l'Islam. Il occupe une place
centrale dans l'arc islamique qui s'étend
de l'Atlantique à l'océan Indien.
Il dispose de l'économie la plus florissante
et l'armée la plus puissante du monde musulman.
Il est assis sur de grandes réserves de
pétrole qui s'apprécient de jour
en jour. La seule autre nation musulmane pouvant
rivaliser avec lui, la Turquie, se tournerait
plutôt vers l'Europe que vers le monde musulman.
Affecté
par les évolutions politiques que connaît
le Moyen-Orient depuis le 11 septembre 2001, l'Iran
se trouve dans une situation ambivalente. La théocratie
chiite s'est sans doute félicitée
de la chute de ses deux ennemis jurés,
le régime extrémiste sunnite des
talibans à Kaboul et le pouvoir nationaliste
persanophobe du Baas à Bagdad. Les régimes
sunnites des deux pays avaient cruellement persécuté
les chiites, à la fois pour des raisons
d'antagonisme religieux et aussi du fait d'une
haine profonde vis-à-vis de l'Iran chiite.
En revanche, la présence actuelle des forces
américaines chez ces deux voisins immédiats
constitue une menace ouverte pour le pouvoir des
ayatollahs à Téhéran. Cette
menace est d'autant plus réelle que des
fortes présomptions pèsent sur l'Iran
concernant ses ambitions hégémoniques
(Irak, Liban).
En
effet, Téhéran estime être
seul en mesure d'assurer la stabilité régionale
: l'Irak post-Saddam est désormais hors-jeu
et l'Arabie Saoudite, ses milliards mis à
part, n'est pas suffisamment puissante pour exercer
un leadership réel sur les autres pays
arabes.
Comme
l'Arabie saoudite, la Turquie pro-occidentale
est un rival, voire un ennemi traditionnel de
l'Iran. Leurs ambitions et leurs intérêts
se chevauchent en effet souvent, dans le Caucase
et en Asie centrale, pour le pétrole [1].
L'Europe semble partager en partie cette conception
de l'Iran comme puissance stabilisatrice, [comme
l'avait déclaré le ministre français
des Affaires étrangères, Philippe
Douste-Blazy, ndrl] qui était celle des
Etats-Unis au temps de l'Iran du Shah, ce qui
explique l'option de "dialogue constructif"
adoptée au rebours de l'intransigeance
américaine.
Se
pose alors une question indispensable. Si les
dirigeants iraniens disposent déjà
d'une importante capacité de nuisance en
Irak, au Liban, dans les territoires palestiniens
et sur le marché du pétrole, qu'en
serait-il si Téhéran avait en outre
l'arme nucléaire?
L'acquisition
par la République islamique d'une arme
nucléaire représenterait sans doute
un bouleversement régional et global. Une
bombe iranienne renforcerait en effet les éléments
les plus radicaux en Iran, confortés par
ce succès majeur, et ouvrirait la voie
à un Moyen-Orient nucléarisé
et imprévisible. L'Arabie Saoudite, l'Egypte
et la Turquie pourraient s'engouffrer dans la
brèche et revoir leur engagement de ne
pas acquérir l'arme nucléaire. La
bombe iranienne remettrait aussi en cause les
fragilités d'un cercle vertueux dans la
région, mais encore probablement - après
la sortie de la Corée du Nord du traité
de non-prolifération en 1993 - l'ensemble
du régime de non-prolifération,
qui ne résisterait pas à un assaut
de cette envergure dans une partie du monde stratégiquement
sensible. [2]
Après
quatre mois de tergiversations, le Conseil de
sécurité de l'ONU a adopté
samedi 23 décembre à l'unanimité
la résolution 1737 sanctionnant l'Iran
pour avoir refusé de suspendre son programme
d'enrichissement d'uranium, soupçonné
d'être destiné à la fabrication
d'armes et non à la production d'énergie
à but civil, comme le soutient Téhéran.
En vertu de cette résolution, l'embargo
est décrété sur la fourniture
à l'Iran de matériel et technologies
pouvant servir à la conception d'armes
nucléaires et missiles, tandis que les
avoirs de dix entités clés iraniennes
et de douze personnes liées à ces
programmes sont gelés. Le Conseil de sécurité
brandit aussi la menace de sanctions non-militaires
supplémentaires si l'Iran persiste.
La
riposte iranienne a été immédiate.
Le principal négociateur iranien dans le
dossier nucléaire a déclaré
dimanche 24 décembre que son pays allait
mettre en marche 3 000 centrifugeuses pour enrichir
de l'uranium. Le président iranien, Mahmoud
Ahmadinejad, qui a qualifié de brouillon
la résolution, a assuré que les
sanctions contenues dans ce texte n'empêcheraient
pas Téhéran de poursuivre son programme
nucléaire, a rapporté l'agence semi-officielle
de presse Fars.
Que
peuvent faire les Etats-Unis si l'Iran persiste
sur la voie du durcissement et de la confrontation
? L'option la moins vraisemblable serait le déclenchement
d'une guerre analogue à celle menée
contre l'Irak de Saddam Hussein. L'Iran est un
pays d'une toute autre envergure par sa dimension,
sa population, ses ressources, sa position géostratégique.
L'option la plus probable se ramènerait
plutôt à la destruction ciblée
des centres industriels et nucléaires supposés
capables de produire un jour des armes nucléaires.
Mais
la réaction iranienne déjà
annoncée ne se limiterait sans doute pas
à une rupture avec l'AIEA (agence internationale
de l'énergie atomique), et pourrait se
traduire par exemple en des initiatives déstabilisant
le dispositif politique et militaire américain
dans le golfe Persique, en Afghanistan et indirectement
au Pakistan.