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Le Moyen-Orient sans Saddam

Par Masri Feki © Le Jerusalem Post
31 décembre 2006

Le 9 avril 2003, à Bagdad, le régime baasiste irakien s'est écroulé sur ses fondements. Alors que des jeunes Irakiens mettaient à terre la statue de Saddam Hussein au centre de Bagdad, les statues des dictateurs arabes ont tremblé dans les capitales voisines. Huit mois plus tard, un des chantres de l'arabisme était arrêté comme un vulgaire criminel. Les images humiliantes diffusées dans le monde entier ont créé un sentiment de malaise chez les autocrates arabes. Ces images chocs se projettent sans doute encore aujourd'hui dans la psyché de certains despotes médiévaux qui n'ont rien à envier à l'ancien dictateur irakien. Il n'y a rien d'étonnant au fait qu'aucune diplomatie arabe ne réagit aujourd'hui à l'exécution de l'ancien maître de Bagdad, à l'exception du colonel Kadhafi qui a décrété trois jours de deuil. En effet, les rares et timides réactions des Etats arabes (Arabie Saoudite, Egypte, Tunisie) se sont contentées de critiquer le moment choisi pour l'application de la sentence qui coïncide avec le premier jour de la fête musulmane de l'Aïd el-Kébir chez les sunnites et la veille de la même fête chez les chiites - majoritaires en Irak.

Saddam Hussein, âgé de 69 ans, qui avait été condamné à mort le 5 novembre pour crimes contre l'humanité commis lors du massacre de 148 chiites à Doujaïl en 1982, a été pendu samedi 30 décembre avant l'aube. Le demi-frère de l'ex-dictateur, Barzan al-Tikriti, ancien chef des services de renseignements, et l'ancien président du tribunal révolutionnaire, Awad al-Bandar, également condamnés à la peine capitale le 5 novembre dernier, seront pendus après l'Aïd el-Kébir.

Se pose alors la question de savoir pourquoi l'homme a été pendu seul, sans ses coaccusés, et le jour de la fête musulmane la plus importante de l'année. Il semble tout d'abord que les autorités irakiennes aient voulu consacrer un jour à l'exécution du seul dictateur. En second lieu, la loi irakienne interdisant les exécutions les jours de fête, et les chiites célébrant l'Aïd el-Kébir un jour plus tard que leurs coreligionnaires sunnites, la majorité chiite qui gouverne le pays (parti Daawa islamiya) a voulu par le choix symbolique de la date souligner que l'ère sunnite prenait fin. Quelques heures après l'exécution de l'ancien maître de Bagdad, le Premier ministre Nouri el-Maliki a appelé la communauté sunnite du pays à la réconciliation nationale sur ces "nouvelles bases".

La nouvelle de la pendaison de l'ancien dictateur a été favorablement accueillie par la majorité des Irakiens, notamment par les communautés chiite et kurde, même si de nombreuses personnalités kurdes auraient préféré que l'exécution de la sentence soit reportée jusqu'à la fin du deuxième procès, dans lequel l'ancien président est poursuivi pour génocide contre les populations kurdes dans le cadre des opérations militaires Anfal, qui ont fait quelque 182 000 morts en 1988 dans des déplacements massifs de populations kurdes du nord au sud de l'Irak, des exécutions sommaires et des tueries dans des villages kurdes.

Le plus tragique des massacres dont ont été victimes les populations kurdes du nord de l'Irak (région du Kurdistan, devenue autonome) est celui du village de Halabja, sur lequel l'aviation irakienne a largué divers agents chimiques, en 1988, tuant en quelques minutes près de 5 000 personnes, en majorité des femmes et des enfants, et faisant 10 000 blessés, parmi lesquels un grand nombre d'handicapés à vie. "L'exécution de Saddam servira de leçon à tous les régimes de la région qui croient pouvoir exterminer impunément leurs citoyens", a affirmé Qader Nader, responsable du mémorial de Halabja qui porte le nom du village kurde réduit en cendres, à la chaîne qatarie arabophone Al-DJazira.

Une page de l'histoire irakienne se tourne. Avec l'exécution de Saddam Hussein, les vieux rêves d'un nationalisme panarabe se voulant progressiste et anti-impérialiste ne sont plus qu'un vestige du passé. Quelques décennies seulement séparent la création de la fantaisiste République arabe unie sous l'égide de Nasser de la fin fort peu glorieuse de Saddam Hussein ; et cet ultime acte, comme un épilogue, vient conclure la tragédie.

© Jerusalem Post, édition française