Depuis
l’avènement à Téhéran
de l’imam Khomeini, nombre de mouvements politiques
arabes se reconnaissent dans la rhétorique
séfévide [1]
du régime iranien et dans l’élan
révolutionnaire d’un islam politique réinterprété
sur le mode chiite. Si l’islam chiite ne devrait
pas pouvoir influencer de manière décisive
les destinées d’un monde musulman majoritairement
sunnite (à plus de 85 %), il a été
l’objet de méfiance au Moyen-Orient arabe.
Cette méfiance se manifeste au sein des
monarchies conservatrices, avec à leur
tête l’Arabie Saoudite où le wahhabisme
orthodoxe gardien du sunnisme et des Lieux saints
a toujours craint la renaissance conquérante
et subversive du chiisme comme une menace pour
son hégémonie. Mais elle se manifeste
également dans les républiques relativement
laïques se revendiquant de l’idéologie
panarabe révolutionnaire et regroupant
d’importantes communautés chiites, avec
à leur tête l’Irak de Saddam Hussein
et la Syrie de la dynastie Assad qui ont pu craindre
que la propagation de la révolution islamique
ne fasse éclater leur régime. Il
convient de se demander en quoi le chiisme perse
est révolutionnaire, et surtout de savoir
dans quel mesure l’Iran est toujours en position
d’exporter sa révolution.
La
capacité d’influence de l’Iran sur le monde
musulman, via une interprétation politique
révolutionnaire du chiisme, peut se comprendre
par l’histoire de ce courant au Moyen-Orient.
Exclus de la succession du prophète de
l’Islam, les descendants de l’imam Ali, gendre
de Mahomet, ont toujours été marginalisés.
La domination sunnite a contraint les chiites
à se soumettre au pouvoir califal, quitte
à se réfugier dans de minuscules
enclaves montagneuses : les Druzes et les Alaouites
au Liban et en Syrie, les Zaydites sur les montagnes
du Yémen. Cet isolement n’a fait que renforcer
la doctrine religieuse du chiisme. La théorie
de l’imam caché, l’imam zaman,
attendu à la fin des temps pour délivrer
tous les déshérités de la
planète, agit comme référent
symbolique contre le monde des dominants, assimilé
au monde sunnite, mais également plus tard
à l’Occident judéo-chrétien.
Ce messianisme a pu être facilement relié
à une vision prophétique d’une défense
des déshérités contre les
tyrans, et être réinvesti en Iran,
par le moyen de la révolution islamique,
comme une alternative au communisme, alors que
le bloc communiste s’érodait sérieusement.
Ainsi,
le discours des mollahs s’adresse encore aujourd’hui
essentiellement aux déshérités,
les mostaz’afin, mobilisant d’abord les foules
peu politisées. Le régime iranien
est toujours influencé par les idées
du défunt orateur Ali Chariati qui avait
une position radicalement tiers-mondiste et pour
qui seul l’"humanisme musulman" pouvait
sauver l’identité perse, mais aussi celle
des autres victimes de la colonisation croisée,
du capitalisme impérialiste et du communisme
athée. Il visait ainsi l’indépendance
politique et économique, mais aussi la
régénérescence de l’identité
musulmane que l’Occident et le communisme auraient
subvertie. Comme Chariati et Khomeini, Ahmadinejad
s’appuie sur des discours simples, compris de
tous, transmis par radio, reproduits sur cassettes,
entendus jusqu’au fin fond du pays. Le clergé
contrôle les médias et exerce un
monopole de la parole lui permettant d’écarter
intellectuels et politiques.
De
plus, depuis la révolution, le régime
islamique iranien a utilisé les symboles
du chiisme, comme les martyrs, afin de servir
sa cause, et plus particulièrement au cours
de la guerre contre l’Irak. En effet, les bassidjis
étaient des combattants d’une organisation
créée juste après la révolution,
partie intégrante de l’armée et
forte d’un demi-million de jeunes, envoyés
sur le front dès l’âge de douze ans
et qui y périssaient dans la "tradition
des martyrs chiites" ! Il n’y a rien d’étonnant
au fait que la milice chiite libanaise contrôlée
par Téhéran ait recruté plus
de 2 000 enfants âgés entre dix et
quinze ans pour former des milices armées,
une attitude largement désapprouvée
par l’opinion publique arabe. Ainsi le 18 août,
l’hebdomadaire égyptien Roz Al-Youssef
dénonçait fermement le recrutement
de mineurs au sein du Hezbollah, tandis que nombre
d’intellectuels arabes qualifient le Hezbollah
d’"organisation criminelle" sur la tribune
de la chaîne qatarie arabophone al-Djazira.
Si
le clergé chiite iranien avait réussi
à mobiliser la société iranienne,
du moins dans un premier temps, il n’en a pas
été de même dans le reste
du monde, ni même dans la région.
La colère chiite a commencé à
gronder contre les Etats-Unis suite à leur
décision en octobre 1979 d’accorder l’asile
au Shah déchu. En réponse, Khomeini
a exhorté la population à manifester
contre les Etats-Unis qualifiés désormais
de "grand Satan", ceci marquant la période
dite de la crise des otages et le début
des relations conflictuelles entre la république
islamique d’Iran et l’Occident de manière
générale.
En
juillet 1980, le conseiller à la sécurité
nationale des Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski
rencontrait le roi Hussein de Jordanie à
Amman afin de discuter de plans détaillés
pour que Saddam Hussein sponsorise un coup d’Etat
en Iran contre Khomeini. Le roi Hussein était
alors le plus proche confident de Saddam dans
la région, et servait d’intermédiaire
pendant la planification du complot. L’invasion
de l’Iran par l’Irak serait faite sous prétexte
d’un appel à l’aide d’officiers loyalistes
iraniens ayant préparé leur propre
soulèvement le 9 juillet 1980 [2].
Les officiers iraniens étaient dirigés
par Shapour Bakhtiar, un ancien Premier ministre
du Shah qui avait fuit en France quand Khomeini
avait pris le pouvoir, mais opérait depuis
Bagdad au moment de la rencontre entre Brzezinski
et Saddam Hussein. Cependant, Khomeini a eu vent
de l’opération Nojeh et la tentative de
putsch a avorté.
Les
autres dirigeants autocrates des pays arabes du
Golfe étaient eux aussi terrifiés
par l’idée d’une possible extension de
la révolution iranienne alors que leurs
pays contiennent d’importantes communautés
chiites [3].
A la veille des élections législatives
irakiennes du 30 janvier 2005 qui ont offert la
victoire à une formation politique d’obédience
chiite à Bagdad, le président égyptien
Hosni Moubarak confiait à la presse internationale
son angoisse de voir les chiites arriver au pouvoir
à Bagdad [4].
Il est à souligner que l’Egypte de Moubarak
considère le chiisme comme une secte dangereuse,
et que l’infime et paisible minorité chiite
du pays du Nil est régulièrement
harcelée par les services secrets, les
Moukhabarat, au mépris du principe de liberté
de conscience inscrit dans le droit égyptien,
ainsi que dans les articles 2 et 18 de la déclaration
universelle des droits de l’homme de 1948, signée
par Le Caire. Il convient de rappeler la vague
d’arrestations des prédicateurs chiites
au début des années 1990 par les
autorités égyptiennes, et les propos
méprisants des hauts dignitaires d’Al-Azhar
[5],
la plus haute instance religieuse de l’islam sunnite,
à l’égard des "déviants"
chiites. Si aujourd’hui la plupart des dirigeants
arabes se montrent plus réservés,
les craintes du raïs égyptien sont
ouvertement partagées, notamment par le
roi Abdallah de Jordanie et le secrétaire
général de la Ligue arabe, Amr Moussa.
Alors
que l’émergence d’une théocratie
radicale dominée par un clergé à
la fois chiite et non-arabe fait périodiquement
remonter à la surface les divisions de
l’Islam, les inquiétudes des dirigeants
arabes ne sont pas toujours injustifiées.
En effet, avant la révolution islamique
de 1979, le chiisme révolutionnaire avait
fait des progrès plus rapides en Irak –
où s’était réfugié
Khomeini – qu’en Iran, et dès 1974 la répression
avait frappé le parti de la "prédication
islamique" de Mohamed Bakr al-Sadr, assassiné
après un attentat manqué des chiites
contre Tarek Aziz, ministre des Affaires étrangères
de Saddam Hussein.
Ainsi
Saddam Hussein s'était fait le chantre
de la défense de la nation arabe que menacerait
l’islamisme, chiite en l’occurrence, ce qui lui
avait assuré la solidarité de tous
les Etats qui craignaient l’expansionnisme iranien.
Khomeini a conforté la légitimité
de cette position : à peine au pouvoir,
il attaque l’arabisme et appelle au renversement
du Baas qu’il qualifie de parti "athée".
C’est à ce moment là que l’Irak,
soutenu financièrement et militairement
par les autres Etats membres de la Ligue arabe
et les Etats-Unis, envahit l’Iran en vue de liquider
la théocratie naissante. Ceci marquait
le début de la guerre Iran-Irak qui ferait
perdre énormément de vie humaines
et de ressources aux deux pays.
Alors que l’Irak, à la fin, n'a pas réussi
à défaire la révolution islamique,
celle-ci ne s'est pas répandue en dehors
des frontières de l’Iran. La guerre a donc
atteint son principal objectif puisque les populations
chiites d’Irak et des pays du golfe Persique n’ont
pas embrassé le nouveau modèle,
même si elles sympathisaient avec le nouveau
système.
Cette
guerre aura sans doute contribué à
enrayer la contagion de la révolution khomeyniste
dans la partie non-chiite du monde musulman, et
à freiner le mouvement de sympathie qu’elle
avait auparavant suscité jusqu’en Afrique
noire : le FIS algérien, les islamistes
soudanais et Egyptiens ont tourné le dos
à l’Iran. Les mollahs de Téhéran
ne sont donc pas parvenus à créer
des liens solides avec les groupuscules islamistes
qu'ils ont toujours rêvé de manipuler.
Les logiques étatiques ne s’accordent pas
forcément avec les stratégies de
mouvements activistes. Ainsi, les masses musulmanes
peuvent se montrer indifférentes voire
hostiles aux manœuvres iraniennes : en juillet
1987, les émeutes provoquées par
des Iraniens lors du pèlerinage de La Mecque
ont échoué, n’ayant pas été
suivies par une majorité de pèlerins.
Même
dans le monde chiite, loin de former un ensemble
homogène, les configurations politiques
et sociales existantes ne se prêtent pas
forcément à une pénétration
iranienne. Ainsi, si l’Iran dispose d’appuis dans
le sous-continent indien, il n’y rallie pas la
totalité des chiites. D’autre part, dans
les régions où contrairement à
l’Iran un clergé fort n’a pu se constituer,
la pénétration reste faible : c’est
le cas des chiites alévis en Turquie, majoritairement
favorables au maintien de la laïcité.
Au Liban, il est vrai que la radicalisation des
positions islamistes chiites a rapproché
le Hezbollah des thèses iraniennes, mais
elle l’a éloigné pour les mêmes
raisons du parti Amal duquel est issu l’actuel
président du Parlement, Nabih Beri, qui
a négocié le dernier cessez-le-feu
avec les émissaires occidentaux et onusiens.
Aujourd’hui
encore, on peut illustrer l’impossibilité
pour l’Iran d’exporter son modèle de révolution
islamique, même par le biais de milieux
chiites, en prenant le cas de l’Irak. En effet,
si l’ennemi public des Américains, Moqtada
Al-Sadr [le fils de l'ayatollah chiite irakien
Mohammad Sadeq al-Sadr assassiné sous le
régime de Saddam Hussein, ndlr] aspire
à une république islamique à
l’iranienne, il invoque aussi et surtout le patriotisme
irakien, contre une hégémonie iranienne
sur le chiisme de l’Irak. Au Moyen-Orient, l’identité
religieuse ne passe donc pas avant l’appartenance
à la nation ; il semblerait bien qu’il
n’y ait qu’en Iran qu’elles se soient entremêlées.
La
fin de la révolution iranienne a sans doute
affaibli les courants chiites radicaux. C’est
pourquoi le régime iranien se concentre
de plus en plus sur la "résistance
à Israël" et relègue au
second plan la caractéristique religieuse
de son combat. Il a réussi à accroître
sa popularité grâce aux "actes
de bravoure" exécutés par la
milice libanaise Hezbollah qu’il contrôle.
C’est en vertu de cette évolution que le
régime alaouite de Syrie a décidé
de se servir de cette force intégriste,
interposée entre elle et Israël, afin
de faire valoir ses intérêts tout
en évitant un conflit frontal avec Israël.
L’appel à la destruction de l’Etat d’Israël
et les récentes déclarations négationnistes
de Mahmoud Ahmadinejad démontrent bien
que l’Iran se cherche une place au Moyen-Orient
en usant de la potion magique antijuive dont les
effets ne sont plus à découvrir.
Mais est-ce pour autant que Téhéran
parviendra à s’intégrer dans la
région ? Il n’y a rien de plus incertain.