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Vers un Moyen-Orient des croissants ?

Par Masri Feki © Israël Magazine
5 février 2007

Quatre ans après la disparition de l’effroyable dictature de Saddam Hussein et l’euphorie chiite que ce bouleversement a provoqué dans tout le Moyen-Orient, le clivage sunnite/chiite devient un facteur géopolitique majeur en raison des postures conflictuelles qui s’annoncent dans la région. Ainsi, au moment des hostilités entre Israël et le Hezbollah en juillet 2006, les pays arabes ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur la convocation d’un sommet des chefs d’Etats pour traiter de la crise libanaise.

Empêtrés dans leurs dissensions, et pour certains leur fidélité à la Maison Blanche, ils ont été totalement impuissants. Mais ces alliés arabes de l’Occident, et plus particulièrement des Etats-Unis, sont aussi terrifiés de voir la Syrie sunnite se jeter dans les bras de la Perse séfévide. La guerre du Liban, que ces autocrates arabes ont discrètement et implicitement soutenu en refusant de cautionner le Hezbollah, a produit l’effet inverse de celui qu’ils attendaient. Le chef charismatique de la milice chiite pro-iranienne, Hassan Nasrallah, est devenu encore plus populaire dans la région, y compris chez les sunnites du Caire et de Riad.

Plus que jamais, l’axe irano-syrien fait peur. Le pacte de défense signé en juin 2006 entre les deux pays donne lieu à des relations conjointes des échelons supérieurs de leurs armées, des exercices militaires conjoints et une harmonisation générale des systèmes d’armes et de l’entraînement. Sur le plan économique, les derniers accords entre Téhéran et Damas vont de la création d’une banque commune à la construction d’une cité industrielle, en passant par la concession des transports urbains syriens à une société iranienne. De plus, à en croire la presse arabe, une vague de conversions au chiisme toucherait de nombreux dignitaires sunnites syriens. Une information difficile à vérifier, mais qui révèlent assez bien l’angoisse des régimes arabes et la méfiance qu’ils éprouvent à l’égard de la théocratie chiite. Mais l’Iran qui ne se contente pas d’un vassal arabe aux institutions vacillantes, commence à tisser sa toile dans tout le Moyen-Orient.

Au courant de l’année 2004, le roi Abdallah II de Jordanie se disait préoccupé par la constitution d’un « croissant chiite » aux portes de son royaume [1] (l’Irak désormais gouverné par le parti chiite Daawa islamiya, la Syrie de plus en plus proche des ayatollahs de Téhéran et le Hezbollah devenu acteur politique puissant au Liban). Le souverain hachémite s’était alors attiré les foudres des dignitaires chiites, notamment ceux d’Irak, qui l’ont accusé de communautarisme. Au cours d’une visite en Californie en août 2006, le Premier ministre britannique Tony Blair, quant à lui, a été le premier à parler de « croissant sunnite » en évoquant la nécessité pour Washington et Londres de rassembler des alliés au Moyen-Orient pour faire face à l’axe irano-syrien dont les fruits amers se font sentir en Irak, au Liban et dans les territoires administrés par l’Autorité palestinienne.

Alors que les contours d’une opposition régionale entre sunnites et chiites se précisent, le Moyen-Orient semble se bipolariser entre le camp des pragmatiques (pays arabes sunnites dits modérés, Turquie) allié aux Etats-Unis et l’axe irano-syrien représenté pour le moment par le Hezbollah et les alliés de Damas à Beyrouth et qui pourrait s’étendre progressivement à la Mésopotamie voisine et aux Territoires palestiniens. L’Egypte, l’Arabie saoudite et la Jordanie représentent la partie sunnite alors que l’Iran avec ses alliés, qu’ils soient sunnites comme la Syrie et le Hamas palestinien, ou chiites comme le Hezbollah libanais, représenteraient la partie chiite.

Les nouvelles orientations et déclarations des dirigeants égyptiens, saoudiens et jordaniens témoignent d’un rapprochement évident avec les partis et groupes sunnites irakiens et un refus des milices chiites soutenues par l’Iran. Certains Etats comme le Yémen et le Soudan se rapprochent davantage de l’axe Téhéran-Damas, plus par opposition au camp sunnite conduit par Le Caire et Riad que par véritable conviction politique. A Gaza, l’attitude ambivalente des dirigeants du Hamas vis-à-vis des engagements pris dans le passé par l’Autorité palestinienne exprime sans doute un éclatement interne lié à cette bipolarisation globale du Moyen-Orient.

L’axe irano-syrien est surtout un message politique adressé à Washington et au camp des pragmatiques pour les prévenir que Téhéran et Damas sont tout sauf isolés et que leur alliance représente davantage que la somme de ses parties. Les deux pays espèrent donner l’impression qu’ils ont d’autres ressources à leur disposition pour décourager toute intimidation extérieure, en particulier américaine. Cependant, cette alliance étant déséquilibrée, les rapports de force dont disposent les deux pays font de l’Iran un suzerain de la Syrie. Et cela rend d’autant plus nécessaire une action musclée des Etats-Unis contre la République islamique.

Notes :

[1] Des propos semblables ont été prononcés au même moment par le président égyptien Hosni Moubarak dans deux interviews, à la chaîne américaine PBS, et à la chaîne satellitaire Al-Arabiya, basée à Dubaï. Ces craintes ont également été exprimées à plusieurs reprises par le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa.

© Israël Magazine