Par
Masri Feki © Metula
News Agency
21 février 2007
La
constatation que la citadelle de l’arabisme est en voie
d’investissement par les agents de la théocratie
iranienne signifie que l’idéologie panarabe est
à l’agonie. L’Iran, qui attire les foudres arabes
depuis de longues années, s’active actuellement
à desserrer l’étau autour de la Syrie,
dernier fief du panarabisme après la chute de
Saddam Hussein en Irak.
L’axe
irano-syrien, qui défie les Etats-Unis au Moyen
Orient, n’est pas né en 2003 à l’occasion
de l’intervention anglo-américaine en Irak, comme
on pourrait le croire à tort. Il remonte en fait
aux années 1980, au moment où Saddam Hussein
envoyait ses troupes guerroyer en Iran dans l’espoir
de détruire l’émergeante République
islamique. A cette époque, le régime islamique
d’Iran et la dictature ultranationaliste de Syrie ne
semblaient pas être des alliés naturels.
Les clercs de Téhéran avaient une idéologie
chiite radicale dont le but était un djihad global
au nom de l’Islam. De leur côté, les baathistes
syriens se disaient laïcs et progressistes, inspirés
par une version arabe du socialisme national, visant
à unir les Etats arabes sous une même bannière
et un même parti (le panarabisme).
Mais
la guerre Iran-Irak a contribué au rapprochement
entre les régimes des deux pays. D’une part,
les dirigeants nationalistes de Damas savaient pertinemment
que si Saddam Hussein gagnait la guerre, il imposerait
à la région une domination sans partage,
au grand dam du Baath syrien. Il était ainsi
évident que, tôt au tard, Saddam Hussein
renverserait le régime alaouite de Hafez Al-Assad.
D’autre part, les ayatollahs de Téhéran
avaient compris que seule la Syrie pouvait empêcher
l’alignement du bloc arabe derrière Saddam. Pour
ces services rendus, les Iraniens ont récompensé
la Syrie en lui octroyant une remise significative sur
le prix du pétrole qu’ils lui fournissent, ainsi
qu’une enveloppe de cash annuel de 150 millions de dollars
[1]. En
1982, les deux Etats renforçaient leur alliance
en décidant de parrainer de concert le Hezbollah
libanais.
Tout
le temps que dure cette alliance, cependant, les Syriens
s’efforcent de ne pas être totalement rivés
à la stratégie iranienne. « Hafez
Al-Assad », souligne Amir Taheri [2],
« tenait à garder des contacts étroits
avec Washington. Il était, de même, impitoyable
lorsque apparaissaient des émergences islamistes,
n’hésitant pas à massacrer par milliers
les insurgés susceptibles d’avoir de la sympathie
pour le système politique iranien ».
Même
au Liban, Hafez Al-Assad n’avait pas mis tous ses oeufs
dans le panier perse et avait insisté pour avoir
son propre interlocuteur chiite, sous la forme du parti
Amal. Les Syriens tenaient ainsi à conserver
une certaine marge d’autonomie dans leurs relations
extérieures ainsi qu’à garder leur propre
personnalité. » Comme le note encore Taheri
[3], pour
marquer leurs différences, à l’époque,
les Syriens procédaient souvent par des gestes
significatifs. Par exemple, ils ont toujours refusé
que les femmes soient exclues des cérémonies
officielles fréquentées par des dignitaires
du régime de Khomeiny, comme le réclamait
ce dernier, ou que l’alcool soit banni à ces
occasions. « La Syrie c’est la Syrie, et l’Iran
c’est l’Iran », disait l’ancien ministre de la
Défense syrien Moustafa Tlass à un reporter
en 1986. « Nous ne pouvons pas vivre comme eux
et eux ne peuvent vivre comme nous. Mais nous pouvons
travailler ensemble [4]
».
D’après
Taheri, Tlass devrait aujourd’hui s’inquiéter,
car les signes sont nombreux à indiquer que la
République islamique est déterminée
à exporter son idéologie en Syrie. Téhéran
pense que seule une Syrie islamisée serait un
allié à sa botte, non pour éliminer
l’influence occidentale au Moyen-Orient, mais pour provoquer
un rééquilibrage des rapports de force
en sa faveur et établir une nouvelle puissance
islamique hégémonique dans la région,
dont il serait le centre [5].
Les
tenants de ce discours, aux premiers rangs desquels
les actuels dirigeants iraniens, constatent l’échec
du panarabisme face à ce qu’ils identifient comme
les visées impérialistes de l’Occident
athée dans la demeure de l’Islam (Dar al-Islam).
Ils sont persuadés que seul l’islamisme militant
est capable de remplir le vide provoqué par la
disparition du panarabisme.
A
Damas, la purge des éléments laïcs
du parti Baath, de l’administration, de l’armée
et des services de sécurité ordonnée
par Béchar Al-Assad, peu de temps après
son arrivée au pouvoir, l’a rendu plus vulnérable
aux conspirations des cadres ainsi exclus [6].
En moins de deux ans, les trois quarts des soixante
responsables militaires et politiques les plus importants
avaient été remplacés.
Durant
cette même période, tous les rédacteurs
en chef des journaux sous contrôle gouvernemental
avaient été démis de leurs fonctions
et presque tous les gouverneurs des provinces et les
dirigeants locaux issus du Baath avaient été
remplacés. Béchar Al-Assad avait décrété
que tous les fonctionnaires de plus de soixante ans
devaient partir en retraite (sauf aux affaires étrangères
où on a besoin d’hommes d’expérience).
C’est
la manière qu’avait choisie le président
novice Béchar pour s’assurer, peu à peu,
qu’il possédait des hommes loyaux aux échelons
supérieurs de l’appareil gouvernemental, tout
en remplaçant les reliquats de l’ancien pouvoir.
Certains des cadres exclus se sont toutefois hâtés
de conclure des alliances avec des sunnites fondamentalistes
du régime ou avec des opposants démocrates.
Tandis que d’autres, d’une sensibilité plus islamique,
par appel d’air, ont pris la place des sortants. Cette
manœuvre, à moitié pensée, a désormais
pour conséquence néfaste d’accroître
considérablement la dépendance de la Syrie
vis-à-vis de l’Iran islamique. Cela même
que le père de Béchar avait tenté
à tout prix d’éviter.