Par
Masri Feki © Metula
News Agency
28 février 2007
Alors
que la bipolarisation sunnite-chiite affecte l’échiquier
politique moyen-oriental de plein fouet, l’affaiblissement
de la Syrie contraste avec la montée en puissance
de la République islamique d’Iran et de
ses ambitions hégémoniques.
Les
stratèges de Téhéran ont réussi
aussi à tuer dans l’œuf ce qu’un
éminent dignitaire du régime iranien,
Hassan Abbassi, appelait « la tentation américaine
de Damas ». Cette brève et timide tentation
avait vu le jour en 2003, lorsque s’effondrait
le régime de Bagdad et qu’Assad commençait
à s’entourer de technocrates occidentalisés
et de diplomates favorables au rapprochement avec les
Etats-Unis. Ces éléments modérés
ont cependant été réduits au silence
ou forcés de changer de ton. Téhéran
avait en effet efficacement réussi à colporter
la rumeur selon laquelle la Syrie pouvait faire l’objet
d’une intervention militaire américaine
après l’Irak.
Un
autre événement a contraint la Syrie à
se rapprocher de l’Iran, s’agissant de l’assassinat
de Rafic Hariri, qui a détruit les ponts entre
Damas et les pays arabes considérés comme
modérés. Aujourd’hui ces régimes
arabes s’éloignent progressivement de la
Syrie. Le régime syrien a de la sorte perdu l’allocation
annuelle de quelque 250 millions de dollars qu’il
recevait de Riad depuis 1991. Et plus la Syrie est isolée,
plus ses dirigeants sont évidemment dépendants
du pouvoir iranien. C’est ainsi qu’en juin
2006 elle a signé un pacte de défense
avec la République islamique. Ce traité
donne un accès direct à l’Iran dans
l’appareil militaire syrien, avec des relations
conjointes des échelons supérieurs et
moyens, une harmonisation des systèmes d’armes
et de l’entraînement, et des exercices militaires
conjoints. Selon les dispositions de ce pacte, toute
agression contre l’un des deux Etats est considérée
comme une agression contre l’autre. Une des conséquences
de cet accord a été la multiplication
par quatre du personnel militaire et sécuritaire
iranien présent en Syrie [1].
Sur
le plan de la politique intérieure, les réseaux
de télévision et de radio iraniens diffusant
en arabe sont maintenant accessibles dans tous les foyers
syriens, alors que tout media arabophone non syrien
y est interdit. L’Iran a accru les bourses offertes
aux étudiants syriens, y compris pour l’entraînement
militaire. Le nombre de ces boursiers est passé
de 200 en 2001 à 3000 en 2006. Assad a également
mis fin à l’interdiction faite aux Syriens
de suivre des séminaires islamiques en Iran ainsi
qu’à celle concernant la construction de
centres culturels iraniens en Syrie.
Aujourd’hui,
des centaines d’étudiants syriens poursuivent
leurs études en Iran et onze centres islamiques
chiites ont été créés en
Syrie [2].
En septembre 2006, 17 000 Syriens suivaient des cours
pour apprendre le persan et étudier la philosophie
de l’imam Khomeiny. Le prosélytisme chiite
est aujourd’hui autorisé en Syrie, permettant
à des centaines de mollahs iraniens de convertir
des sunnites au chiisme. La Syrie a, entre autres, accepté
d’augmenter le nombre de pèlerins iraniens
autorisés à visiter les lieux saints chiites
de Zeynabyek, près de Damas, de 150 à
1000 visiteurs par jour. Certains irano-sceptiques affirment
que ce pèlerinage ne serait en réalité
qu’une couverture pour l’introduction dans
le pays de gardes révolutionnaires (pasdarans).
Sur
le plan économique, l’hégémonie
iranienne se manifeste par une invasion des marchés.
Des centaines de sociétés, des banques
aux entreprises de construction, emploient des milliers
de personnes dans un pays où le chômage
est un mal endémique. L’Iran est devenu
le second partenaire commercial de la Syrie après
l’Union Européenne. Les femmes qui portent
le voile et les hommes qui laissent pousser leurs barbes
reçoivent des récompenses et des emplois
préférentiels dans les sociétés
iraniennes opérant en Syrie.
Enfin,
dans le domaine de la sécurité nationale,
la Syrie a procédé, pour la première
fois en janvier 2007, à l’arrestation de
réfugiés politiques iraniens et à
leur extradition vers l’Iran où ils risquent
la peine de mort [3].
Des extraditions qui s’inscrivent en flagrante
violation des conventions internationales signées
par Damas, au premier rang desquelles la Déclaration
universelle des droits de l’homme de 1948. Il
convient de souligner que les personnes arrêtées
appartiennent à la minorité arabe d’Iran
- 5% de la population perse - [4]
et sont issues du Front Populaire Démocratique
pour la Libération du Khouzestân, une organisation
séparatiste panarabe que la Syrie de Hafez Al-Assad
a soutenue pendant des années. Cette trahison
des engagements pris dans le passé par Damas
à l’égard de ces réfugiés
démontre bien la faillite du régime alaouite
et sa soumission sans limites aux ordres de Téhéran.
Cependant,
même s’ils s’entendent sur de nombreuses
questions, l’Iran et la Syrie n’ont pas
les mêmes positions sur certains dossiers de premier
plan. Damas accorde en effet une importance primordiale
au problème de la création d’un
tribunal international appelé à juger
de son rôle dans l’assassinat de Rafic Hariri.
Elle considère la question du nucléaire
iranienne comme moins importante, sans pour autant la
reléguer au deuxième plan. Pour sa part,
Téhéran accorde la priorité au
dossier nucléaire et considère la création
d’un tribunal international comme une affaire
marginale qui ne doit pas entraîner une aggravation
de la crise libanaise ou des tensions régionales.
Compte tenu de la concentration des troupes américaines
dans la région (Irak, monarchies du Golfe, Afghanistan)
et l’escalade des menaces américaines,
l’Iran est incapable de focaliser sur autre chose
que le dossier nucléaire. De son côté,
la Syrie, qui subit des pressions internationales croissantes,
n’est plus en mesure de penser à quoi que
ce soit hormis au tribunal international et elle empêche
ses alliés de se détourner de ce problème
[5].
En
Irak, l’Iran soutient ses alliés chiites,
notamment le Conseil Suprême de la Révolution
Islamique en Irak (CSRII), le parti islamo-chiite Daawa
islamiya et l’armée du Mahdi de l’imam
Moqtada al-Sadr. Dans le courant de l’année
2006, le leader du CSRII, Abdel-Aziz al-Hakim, a revendiqué,
à maintes reprises, la formation, au sein d’un
cadre fédéral, d’un Etat chiite
dans le sud et le centre du pays. Si Téhéran
voit d’un bon œil l’émergence
d’une entité chiite irakienne, ces visées
séparatistes suscitent de grandes inquiétudes
à Damas. Car la Syrie redoute toute division
de l’Irak, qu’elle soit de nature religieuse
ou ethnique, à cause de la menace qu’elle
ferait peser sur sa propre société, elle-même
d’une grande diversité religieuse et ethnique.
Au
Liban, l’Iran essaie de saboter l’influence
syrienne, en marginalisant le parti Amal prosyrien de
l’actuel président du parlement libanais
Nabih Berri et en établissant des contacts directs
avec le bloc chrétien el-Tayar el-Watani el-Hor
(Courant Patriotique Libre), emmené par le général
Michel Aoun. Téhéran use de son influence
afin que Berri et Aoun se rangent sous la bannière
d’un front conduit par le Hezbollah qu’elle
contrôle.
Malgré
cette succession de camouflets, la Syrie, qui a lié
son destin à celui de l’Iran, continuera
sans doute à appuyer la politique de Téhéran
parce qu’elle n’a plus vraiment d’autre
choix. En effet, si les deux pays n’ont pas les
mêmes positions sur certains dossiers, ils ne
pèsent pas non plus du même poids.
La
grande alliance équilibrée entre un Iran
et une Syrie tous les deux forts et égaux est
une image dépassée dont Damas s’efforce
de maintenir encore aujourd’hui les apparences.
En réalité la Syrie n’est rien d’autre
qu’un vassal de Téhéran. Le régime
de Bechar Al-Assad est typique des dictatures arabes
qui ne peuvent survivre sans le soutien d’une
puissance extérieure. L’espace d’un
bref moment, en 2003-2004, certains observateurs pensaient
que la Syrie pourrait basculer dans le camp arabe pragmatique.
Mais depuis, Assad n’a pas eu d’autre option
que de se mettre sous la protection de la République
islamique [6].