Par
Masri Feki © Metula
News Agency
29 avril 2007
L’Etat
égyptien est signataire de multiples chartes et
pactes internationaux, mais, force est d’admettre
que ses engagements restent souvent lettre morte. Le régime
égyptien laisse fréquemment entendre que
la liberté de croyance et d’opinion est parfaitement
respectée par ses instances, c’est pourtant
un tribunal militaire, soumis à l’autorité
directe du chef de l’Etat, qui a pris l’initiative
de poursuivre l’écrivain Alaa Hamed, en 1993
et de le condamner à huit ans de prison pour blasphème.
Ce, en contradiction flagrante avec les provisions du
paragraphe sur les libertés de croyance et d’expression
de la Déclaration universelle des droits de l’homme
des Nations unies de 1948, dont l’Egypte est signataire.
Aujourd’hui
encore, des intellectuels de toutes tendances sont réprimés
par le pouvoir. Certains sont contraints de s’exiler,
d’autres sont arrêtés et déchus
de leurs droits civiques. Dans cette dynamique, Al-Azhar
(le Caire), première instance représentative
de l’islam sunnite dans le monde, proclame ouvertement
une guerre sans merci contre ceux qui critiquent la charia
(la loi islamique). Cette institution islamique vise à
interdire leurs publications, leurs films ou leurs spectacles
théâtraux. Il lance des anathèmes
contre leurs opposants, notamment contre les laïcs,
les qualifiant d’athées et d’apostats,
des accusations ayant des conséquences directes
sur leurs droits civils.
Par
exemple, un athée ou un apostat n’a pas le
droit de se marier. Ce fut notamment la sanction qui frappa
le professeur Abou-Zeid, contre lequel un groupe d’islamistes
avait intenté un procès en apostasie, réclamant
du tribunal qu’il le sépare de sa femme,
au motif qu’un apostat ne peut prétendre
à l’union conjugale. Cette affaire aboutit
à la cour de cassation, laquelle donna raison aux
islamistes dans une décision du 5 août 1996.
Le couple susmentionné a dû se réfugier
aux Pays-Bas, de peur d’être assassiné,
puisque la loi islamique punit l’apostasie de mort.
C’est
en vertu de cette norme, qui ne figure pas dans le code
pénal égyptien, que le penseur laïc
Farag Fodah a été abattu le 7 juin 1992
par un islamiste. Auparavant, Al-Azhar avait porté
plainte contre lui, et le gouvernement l’avait placé
en résidence surveillée. Les Frères
musulmans rejettent la responsabilité de ces violences
sur le gouvernement et les médias, pour avoir laissé
« le champ libre à des écrivains laïcs
». L’assassin de Farag Fodah a indiqué,
lors de l’enquête, que le cheikh Omar Abdel-Rahman,
figure de proue du mouvement islamiste Al-Djihad, réfugié
aux Etats-Unis, avait déclaré licite «
de faire couler le sang de tous ceux qui s’opposent
à la loi islamique ». Le 22 juin 1993, la
défense de l’assassin fit appel à
deux autorités religieuses pour témoigner
devant la Cour suprême égyptienne de la sûreté
de l’Etat : le célèbre cheikh Mohamed
Al-Ghazali et le professeur Ahmed Mazruah, de l’Université
Al-Azhar. Tous deux y ont justifié l’assassinat
[1].
En
réalité, la liberté de conscience,
dont se vante le régime de Hosni Moubarak, est
une liberté à sens unique : liberté
des non-musulmans d’entrer dans l’islam, tandis
que le contraire est considéré comme une
« violation de la constitution et de l’ordre
général ». Ainsi, « un tribunal
administratif égyptien a transformé la conversion
à l’islam en véritable piège
», affirme le site arabe réformiste Aafaq.org
dans un éditorial publié le 26 avril 2007.
Ce, après que le tribunal administratif égyptien
ait rejeté la demande de citoyens chrétiens,
dernièrement convertis à l’islam,
de retourner à leur religion d’origine ;
certains d’entre les demandeurs ont déclaré
avoir été convertis sous les pressions sociales
(armée, travail, mariage…). Le tribunal a
expliqué son rejet par le fait que l’apostasie,
même de convertis qui désirent retourner
à leur religion d’origine, constitue «
une violation de la constitution et de l’ordre général
».
En
Egypte, 45 personnes, nées de confession chrétienne
et converties à l’islam à un moment
donné de leur vie, se battent aujourd’hui
pour que l’Etat leur accorde le droit de revenir
au christianisme et d’inscrire leur religion d’origine
sur leurs documents officiels. D’autres, nés
musulmans, sont sévèrement réprimés
par le régime, qui se dit laïc et respectueux
des libertés individuelles, pour avoir critiqué
la politique religieuse de l’Etat et l’université
islamique d’Al-Azhar. C’est le cas du bloggeur
Karim Amer - Abdelkarim Nabil de son vrai nom -, qui a
été condamné, le jeudi 22 février
2007, au tribunal d’Alexandrie, à trois ans
de prison ferme pour avoir accusé Al-Azhar de semer
la haine et l’intolérance dans les esprits
de ses étudiants. Karim Amer a été
condamné à une quatrième année
de détention pour diffamation contre le président
de la République : sur son blog, Karim avait, en
effet, qualifié le président Moubarak de
dictateur. Certains ont vu dans cette critique la raison
principale de son jugement.
Mais
en quoi le fait de changer de religion, ou de revenir
sur une conversion, est-il menaçant pour un régime
politique ? Tout semble indiquer que le régime,
qui craint moins les protestations de la société
civile que les bombes islamistes, n’a pas de véritable
politique sécuritaire à long terme. Son
seul objectif précis est d’écarter
les Frères musulmans, dont le caractère
contestataire est inacceptable, de la vie politique, au
prix d’une islamisation croissante de l’institution
républicaine.