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Les espions sont parmi nous

Par Masri Feki © Metula News Agency
14 mai 2007

Le système éducatif égyptien répartit les années scolaires en trois blocs : la marhala ibtida’iya, ou le cycle primaire (7-12 ans), la marhala i’dadiya, le cycle préparatoire (13-15 ans), et la marhala thanawaeya, soit le cycle secondaire (16-18 ans). Chacun de ces trois cycles est clôturé par une sana ‘amma, une année générale ; il s’agit d’une année commune pour tous les étudiants de la république égyptienne et ses trois régimes d’enseignement : public, privé et religieux [1]. Pour moi, comme pour de nombreux écoliers égyptiens ayant reçu une « éducation chrétienne » (c’est-à-dire laïque dans les faits, non islamiste), ces trois ans dits généraux représentaient le seul contact avec les « gens durs ». C’est ainsi que nous avions l’habitude de désigner les islamistes. Car durant les épreuves de fin de session de ces années générales, les étudiants devaient être surveillés par des instituteurs « de l’extérieur », c’est-à-dire provenant des écoles publiques, par souci de neutralité.

Les examens partiels des années générales sont considérés comme une compétition entre écoles à l’échelle nationale. Fidèle à sa politique de harcèlement des minorités, le gouvernement avait l’habitude de nous envoyer des instituteurs islamistes, ce qui faisait de ces partiels un véritable cauchemar pour ceux qui ont du mal à se comporter en bons dhimmis [2]. Par exemple, si les partiels du premier semestre tombaient durant le Ramadan [3], les étudiants chrétiens (un peu plus de 50% dans mon école) étaient tenus de jeûner, par respect pour leurs « frères musulmans » (c’est ce qu’on nous expliquait). En revanche, peu de musulmans étaient au courant des jours de jeûne dans le christianisme. Aussi, il fallait faire attention de ne pas provoquer les instituteurs islamistes. Une croix représente, par exemple, une provocation insupportable pour certains musulmans. Ainsi, de nombreux étudiants ayant la croix tatouée sur la main, comme c’est la tradition dans les familles coptes originaires de Haute-Egypte, devaient se comporter avec prudence.

La pire des provocations, aux yeux de nos inspecteurs invités, consistait à porter un « prénom juif », c’est-à-dire un prénom biblique. En 1996, par exemple, il ne faisait pas bon de se prénommer Benjamin. Avec l’arrivée au pouvoir en Israël de Benjamin Netannyahou, ce prénom s’ajouta à la liste des prénoms prohibés, comme Daoud (David), Ishaq (Isaac) et autres prénoms assez répandus dans la génération de mes grands-parents. Dans mon lycée cairote, l’un de mes camarades coptes prénommé Binyamin, était fréquemment pointé du doigt : « Tu es un espion ? », s’interrogeait à la cantonade l’un de ces instituteurs barbus que nous avait envoyé le gouvernement lors des partiels de la marhala i’dadiya.

L’année d’après, un autre camarade se réjouissait d’avoir réussi à changer de prénom. Né Abraham, son père avait trouvé plus prudent de l’appeler Ibrahim. Quel soulagement ! Il ne s’agit pas là de quelques cas isolés, mais de toute une génération qui paie le prix du fanatisme islamique et de la passivité d’un régime autoritaire, dont le seul souci est de se maintenir le plus longtemps possible au pouvoir, en se prostituant auprès de ses bailleurs de fonds wahhabites. Aujourd’hui, il est de plus en plus courant de trouver des éditions arabes de la Bible où le mot « Israël » est systématiquement remplacé par « Jacob ». Il ne faut pas provoquer nos « frères musulmans »…

En décembre 2000, avec deux autres camarades du même lycée, un copte et un arménien, j’avais remporté un prix littéraire sur une étude intitulée « Les guerres du vingtième siècle », dans le cadre d’un concours organisé à Alexandrie par le ministère de la culture. Le prix nous a été accordé par la première dame d’Egypte et le gouverneur d’Alexandrie. Nous n’avions pas encore 17 ans. Le 6 février 2001, nous étions les invités de « Sabbah el khair ya Masr » (Bonjour, l’Egypte), une émission populaire diffusée sur une chaîne satellitaire égyptienne.

Alors que nous venions d’arriver au studio, assez tôt le matin, nous avons appris le dernier flash d’information, Ariel Sharon avait remporté les législatives israéliennes contre son rival travailliste Ehoud Barak. A peine installés devant la caméra, la présentatrice, nommée May El-Sherbini, s’approchait de nous pour nous faire un petit briefing avant de passer à la télé : « Comme vous le savez, Ariel Sharon, le bourreau de Sabra et Chatila, a été élu par les sionistes. Je vais vous demander à l’antenne quel est le massacre le plus inhumain du XXème siècle et vous savez donc de quoi vous allez parler. » Elle ne nous a pas même laissé le temps d’en discuter que nous étions déjà en direct face aux téléspectateurs. Au moment où la question orientée a été posée, May a été drôlement déçue parce que nous n’avons pas parlé de Sabra et Chatila ! « Mais quel massacre vous a bouleversé lors de votre étude ? » J’ai été bouleversé par le massacre des Arméniens par les Turcs ottomans, affirma l’un de mes deux camarades. « Oui mais, parlez-moi d’un massacre inhumain, qui soit plus récent », « les nationalistes serbes ont commis des atrocités », s’indigna le deuxième. « Bon, vous, Masri, vous nous parlez d’un massacre inhumain qui vous a bouleversé ? » « A vrai dire, tout massacre est inhumain, et cela est toujours bouleversant. »

Nous avons tenu à ne pas la laisser parvenir à ses fins. Certes, les massacres de Sabra et Chatila ont fait de nombreuses victimes parmi les réfugiés palestiniens à Beyrouth, mais l’intention de cette chère présentatrice était d’instrumentaliser cette tragédie à des fins malhonnêtes. Il s’agissait de créer une occasion de diaboliser le Premier ministre fraîchement élu de l’Etat d’Israël, en évoquant des massacres dont on sait très bien qui en sont les vrais responsables : Elie Hobeika et Fadi Afram, qui étaient alors à la tête des phalanges libanaises. Et cela a été reconnu au cours de la Réconciliation nationale qui a mis officiellement fin à la guerre civile libanaise.

L’armée israélienne a sans doute une part de responsabilité dans cette tragédie, dans la mesure où elle occupait le Liban et qu’elle devait – en tant que puissance occupante, selon les conventions de Genève – par conséquent intervenir pour empêcher les tueries ; mais prétendre que ces massacres auraient été exécutés ou ordonnés par les autorités israéliennes relève d’une mauvaise foi préoccupante. Par ailleurs, Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, a été reconnu « indirectement responsable » de cette part de culpabilité par la Commission Kahan et a été contraint de démissionner du gouvernement Begin. Cette commission juridique avait été convoquée sous la pression de près d’un million d’Israéliens qui avaient manifesté leur colère dans les rues d’Israël. Dans tous les pays arabes, un tel processus est simplement inenvisageable. Et puis, nous n’avons vu aucune manifestation d’indignation après le carnage terroriste du Delphinarium, à Tel-Aviv, où 22 adolescents avaient trouvé la mort. C’est cette idée de justice à deux vitesses qui nous était insupportable.

Qui nous aurait laissé nous expliquer, à l’antenne, face à une présentatrice animée par une haine maladive et une telle mauvaise foi ? C’est pourquoi nous avons préféré faire profil bas, tout en l’empêchant d’atteindre son objectif. Au moment où l’émission se terminait, le cameraman lança un bref soupir appuyé par un regard méprisant : « Les espions sont parmi nous. »

Dans l’Egypte de Moubarak, il suffit de ne pas être israélophobe pour mériter le qualificatif d’espion ! C’est le cas de Mohammad El-Attar, 31 ans, accusé récemment d’espionnage au profit du Mossad. D’origine musulmane, El-Attar étudiait à l’université islamique d’Al-Azhar jusqu’à ce qu’il en ait eu marre et qu’il décida d’émigrer au Canada. La « justice égyptienne » l’accuse d’avoir travaillé pour le Mossad durant son séjour à Toronto. Sa mission aurait consisté à espionner la communauté copte du Canada ! Plusieurs questions basiques se posent néanmoins quant à cet acte d’accusation : qu’est-ce que les travailleurs coptes immigrés au Canada détiendraient comme secret d’Etat susceptible de « menacer la sécurité nationale de l’Egypte » (pour reprendre les termes de l’accusation) ? Qu’est-ce qu’Israël aurait à gagner en espionnant une paisible communauté d’expatriés ? Quel espion accepterait de mettre sa vie en danger en échange de 10 000 dollars par an (puisque El-Attar est accusé d’avoir reçu près de 58 000 dollars, en six ans, de la part du Mossad, en échange de ses services) ? En réalité, le vrai tort de Mohamed El-Attar est d’avoir fui l’université islamique d’Al-Azhar, qu’il a accusée de répandre la haine et l’extrémisme religieux et de s’être converti au christianisme, tout comme le bloggeur Abdelkarim Nabil, qui a été condamné, le mois dernier, à quatre ans de prison pour des raisons similaires.

Alors que Mohamed El-Attar a été condamné par la cour de Sûreté de l’Etat (Mahkamet Amn el-Dawla), le 21 avril, à 15 ans de prison ferme (!), les regards sont déjà tournés vers une autre affaire d’ « espionnage », toujours au service de ce même Mossad. Celle d’un ingénieur nucléaire, arrêté en février dernier, et accusé d’avoir remis aux Israéliens des informations sensibles sur un centre de recherche atomique égyptien. L’ingénieur en question se nomme Mohammad Sayyed Saber, il est accusé d’espionnage nucléaire et a été arrêté à son arrivée à l’aéroport du Caire, en février dernier.

Agé de 33 ans, marié et père d’un enfant, Mohammad Sayyed Saber revenait d’Arabie Saoudite où il travaillait depuis trois ans. Il est accusé d’avoir transmis des rapports confidentiels du centre de recherche atomique d’Inchass en Egypte à deux personnages travaillant pour le renseignement israélien, un Japonais et un Irlandais, qu’il « allait rencontrer à Hong-Kong ». Ces deux personnages l’auraient tenté avec de l’argent et des femmes et lui auraient demandé de retourner au Caire pour recruter d’autres collègues travaillant dans la recherche nucléaire, afin d’ouvrir une représentation d’une société écran qui dissimulerait un réseau d’espionnage nucléaire au profit d’Israël.

Selon le procureur, les trois suspects auraient volé des documents importants des ordinateurs de la Nuclear Material Authority (l’autorité chargée du matériel nucléaire), affiliée au ministère de l’Electricité et de l’Energie, et auraient transmis des informations classées confidentielles à Israël. Toutefois, ce cas suscite également des interrogations béantes, dans la mesure où les travaux du centre d’Inchass sont parfaitement connus des Américains, qui les suivent de près et les financent depuis la création du centre. Si quelques voix s’élèvent, au Caire, pour questionner la crédibilité de cette vague de démantèlements de réseaux d’espionnage au service du Mossad, la majorité des Egyptiens semble prendre au sérieux ce type d’affaires, comme l’a écrit dernièrement le rédacteur en chef de l’hebdomadaire nationaliste panarabe Al-Osbou’ (La Semaine). Dans le chapeau introductif de l’éditorial de Mustapha Bakri, on pouvait en effet lire le titre évocateur suivant : « Les espions sont parmi nous. »

Notes :

[1] Le régime religieux peut être public, comme c’est le cas des écoles coraniques dépendant d’Al-Azhar, ou privé, comme c’est celui des écoles chrétiennes et de nombreuses écoles islamiques.
[2] « Protégés », sujets non-musulmans dans un Etat régi par la charia, la loi islamique.
[3] 9ème mois du calendrier islamique, période de jeûne chez les musulmans.

© Metula News Agency