Par
Masri Feki © Metula
News Agency
30 mai 2007
L’islam
est-il hostile à la laïcité ?
Les
symptômes de l’ingérence de la religion
dans la vie politique sont le plus souvent tragiques :
emprisonnements, violations des libertés publiques,
assassinats ; le diagnostic est implacable : l’Etat
porte une lourde responsabilité, à la fois
historique et contemporaine, dans ces évènements.
La solution, pourtant controversée, se pose en
forme de question : une amélioration de la condition
des minorités religieuses dans les pays arabes
du Moyen-Orient implique-t-elle une modernisation de l’islam
ou des changements socio-économiques impulsés
par la mise en œuvre d’une volonté politique
éclairée ?
La
première hypothèse est fréquemment
évoquée dans le cadre d’un discours
qui met dos-à-dos l’islam et les autres monothéismes.
Ainsi, pour un historien comme Bernard Lewis, c’est
dans la particularité même du christianisme,
et précisément dans la distinction qu’il
fait entre ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient
à César, entre l’Eglise et l’Etat
comme deux institutions séparées, que se
trouve le germe du sécularisme, même si ce
« germe » a dû attendre plus de quinze
siècles, et quelques guerres de religion, pour
éclore. D’autres chercheurs, qui se sont
penchés sur les processus par lesquels la sécularisation
s’est accomplie, sont arrivés à des
conclusions opposées : « … la religion
chrétienne est depuis si longtemps mêlée
au tissu social européen qu’il a fallu une
mobilisation militante pour créer un espace séculier,
mobilisation responsable d’un conflit qui a duré
au moins deux siècles. La séparation de
l’Eglise et de la société a nécessité
une « opération chirurgicale » qui
a gravement meurtri l’Eglise et qui, de surcroît,
a entraîné la religion dans une réaction
politique, surtout dans les sociétés catholiques
[1]. »
Cette
« mobilisation militante », qui prit, en France,
le nom de « laïcité », a revêtu
au Moyen-Orient des années cinquante et soixante
le visage du socialisme nassérien et de ses tentatives
de nationalisation du religieux. Trente-cinq ans (et de
nombreux attentats islamistes) après la disparition
de Nasser, de nombreux observateurs commencent à
penser que les effets secondaires de la laïcisation
ne se limiteraient pas aux « sociétés
catholiques ». Une constatation s’impose en
effet : l’expérience nassérienne est
un échec dont les minorités religieuses
payent aujourd’hui le prix. En outre, les mesures
discriminatoires qui régissent le champ religieux
s’inscrivent dans le cadre plus global du pluralisme,
et, par extension, de la démocratie, dont les avancées
égyptiennes sont relativement symboliques.
S’interroger
sur les rapports entre ces deux éléments,
c’est tenter de vérifier la validité
du syllogisme suivant :
L’islam est hostile à la laïcité
;
Or
la laïcité est indispensable à la démocratie
;
Donc
l’islam est incompatible avec la démocratie.
Pour vérifier, à la manière des logiciens,
la « valeur de vérité » de cette
première prémisse, il convient de s’interroger
sur la signification des deux termes clé : islam
et laïcité.
L’islam,
des ambiguïtés meurtrières
Sur
la définition de l’islam, trois visions s’affrontent.
La première, essentialiste, postule que l’islam,
composé de valeurs immuables, posséderait
des propriétés intrinsèques. Ces
dernières seraient méconnues à la
fois par le profane et par certains acteurs religieux,
qui, selon Abdelmajid Charfi [2],
assimileraient implicitement trois niveaux : l’ensemble
des valeurs énoncées par le Coran et la
sunna, la pratique historique, principalement
constituée de la pensée religieuse avec
l’ensemble de ses composantes (commentaires des
textes [tafsir], théologie [kalam,
uçul al-fiqh], droit [fiqh], etc.),
et la foi individuelle, du vécu intériorisé,
où interviennent les caractéristiques propres
à chaque individu et les influences des différents
courants de pensée, des modèles humains
et des évènements vécus.
Seul
le premier niveau permettrait de juger de la nature véritable
de l’islam, et donc de déterminer si, oui
ou non, il a des visées politiques ; le deuxième
niveau, induit une confusion entre credo et histoire,
alors même qu’une distinction est faite entre
christianisme et chrétienté ; et enfin,
le troisième niveau donne libre cours au interprétations
les plus fantaisistes.
A
cette conception s’oppose une vision, que l’on
pourrait qualifier d’« existentialiste »,
selon laquelle l’islam est une Weltanschauung
– une vue métaphysique du monde – étalée
sur quatorze siècles dans un espace qui recouvre
un quart de la planète et qui regroupe presque
un milliard de personnes. Il ne serait donc pas possible
de lui attribuer des qualités politiques univoques.
La
dernière vision, apologétique, qui a pour
but de défendre la religion contre les attaques
dont elle est l’objet, n’a, à mon avis,
d’intérêt que dans la mesure où
elle rend compte d’une réalité qui
intéresse la deuxième conception. Elle relève
par ailleurs plus de la théologie que des sciences
sociales.
La
vision essentialiste
Pour
ses tenants, l’islam des dérives n’est
pas l’islam de la révélation. A l’origine
de cet amalgame figurent un certain nombre de confusions,
dont les plus notables et les plus pernicieuses sont celles
qui mêlent principes moraux et systèmes politiques,
communauté religieuse et Etat et commandements
religieux et droit. Le point commun à ces approches
est l’idée qu’il existe, dans les textes
fondateurs, quoique à l’état invisible
au premier abord, un modèle bien défini,
destiné à organiser la communauté
des croyants. Il existe une constitution islamique et
l’islam est à la fois, non seulement une
religion et une orientation dans la vie temporelle (Din
wa Dunya), mais une religion et un Etat (Din
wa Dawla). Un tel amalgame, on s’en rend compte,
conduit à assimiler islam et islamisme.
Mais
quelles sont dès lors les frontières de
l’islam véritable et faut-il en conclure
que les oulémas [3]
représentent l’orthodoxie islamique ?
Puisqu’il
il n’existe pas d’interprétation qui
porterait le sceau d’une autorité officielle,
il faut alors s’en remettre à l’interprétation
dominante, qui devient ainsi l’interprétation
légitime. En raison de sa compromission avec le
pouvoir, les oulémas d’Al-Azhar
ont vu leur rôle dans ce domaine contesté
dans les dernières décennies par les islamistes.
Ces derniers considèrent que les lettrés
religieux se sont compromis avec le pouvoir et prônent
un retour à l’orthodoxie qu’ils prétendent
incarner.
La
vision existentialiste
Il
n’existe pas d’orthodoxie islamique, pas de
réalité intrinsèque. La Weltanschauung
évolue au fur et à mesure que le monde évolue.
L’islam doit s’adapter à la modernité.
Le « retour aux origines » est une idée
constamment avancée, qui est souvent associée,
à l’instar du wahhabisme, à
la mise en œuvre des tendances dures. En fait, l’islam
recouvre des réalités diverses qui se réclament
toutes de l’orthodoxie.
Pour
Goldziher, le rôle du dogme dans l’islam ne
peut être comparé à celui qu’il
joue dans la vie religieuse d’aucune des Eglises
chrétiennes. Il n’y a ni conciles, ni synodes
pour, après une controverse animée, fixer
les formules qui désormais seront censées
embrasser l’ensemble de la vraie foi. Il n’y
a pas d’institution ecclésiastique qui serve
de mesure à l’orthodoxie, pas d’interprétation
autorisée des Ecritures saintes qui soit unique,
sur laquelle la doctrine et l’exégèse
de l’Eglise puissent être bâties. «
Le consensus, l’autorité suprême, dans
toutes les questions de pratique religieuse, exerce une
juridiction élastique, en un sens à peine
définissable, dont la conception même est,
de plus, expliquée de façon variée.
(…) Ce qui est accepté comme consensus par
un parti est loin d’être accepté comme
tel par un autre [4].
»
Les
principes moraux et les valeurs de l’islam forment
un corpus suffisamment généraliste pour
autoriser un comportement et son contraire. A titre d’exemple,
la choura (« principe de consultation »)
et la ta’a (« principe d’obéissance
») sont énoncés par le Coran comme
des vertus qui doivent orienter le comportement des musulmans
vivant en communauté, mais la manière dont
les deux principes doivent être réalisés
dans les faits n’est pas spécifiée
par les textes sacrés. La loi islamique ne peut
donc se passer de « décrets d’application
» qui relèvent naturellement de la compétence
des lettrés, les oulémas. Pour cette raison,
l’absence doctrinale de clergé n’a
pas suffi à empêcher la création d’un
corps hiérarchisé d’hommes de religion.
Dès lors, même Al-Azhar ne saurait être
considérée comme le porte-parole de l’orthodoxie
et le « décodeur » de la révélation,
pas plus, d’ailleurs, que les convergences d’opinion
occasionnelles entre les islamistes et les lettrés
traditionnels.