Par
Masri Feki © Metula
News Agency
11 juin 2007
Le
cas de l’Egypte
Pour
apprécier la réception de la notion de laïcité
en Egypte, il suffit de rappeler le tollé suscité
par le discours de l’ancien président français
Jacques Chirac, le 17 décembre 2003, à propos
de l’application de ce principe dans la République.
Au lendemain de cette allocution, c’est la déception
et l’incrédulité qui dominaient au
Caire. Pour le cheik Youssef al-Qaradhaoui, l’un
des prédicateurs les plus écoutés
au monde, grâce à ses émissions sur
la chaîne satellitaire Al-Jazeera et à ses
petits livres de vulgarisation, traduits dans toutes les
langues, cette décision est « une cause de
souffrance et de douleur pour les musulmans. (…)
Ne provoquez pas la haine et l’inimitié des
musulmans ! », adjure l’ouléma égyptien.
« La France a des intérêts avec nous,
et si les institutions et les dirigeants islamiques protestent,
elle s’inclinera, mais personne ne se soucie plus
de l’islam [1]
», regrette-t-il.
La
posture du cheik ne témoigne pas d’une position
isolée. Elle s’inscrit dans la lignée
d’une pléthore de débats télévisés,
d’éditoriaux perplexes et de déclarations
abruptes qui attisent la polémique et passionnent
la population égyptienne. Dans son immense majorité,
celle-ci se désole du projet de loi, souvent sans
en saisir la teneur. La mise en œuvre de la laïcité
est perçue comme une interdiction pure et simple
de l’islam, qui n’a d’autre objet que
de venir nourrir le feu des attaques dont cette religion
est déjà l’objet, et dont la guerre
en Irak est le dernier signe, et le plus évident.
Le concept même de laïcité laisse les
Egyptiens perplexes. Il est vu à travers le prisme
des idées d’unicité et de monopole,
impliquant qu’à l’intégration
de la religion viendrait se substituer l’institutionnalisation
de l’athéisme, et aux promesses de la transcendance,
les désillusions de l’immanence.
Dans
le cadre de cette perception, une société
laïque est donc nécessairement amorale, voire
immorale, si la morale en vigueur dans la société
laïcisée entre en contradiction avec les préceptes
religieux. Cette idée renvoie en creux au pragmatisme
inhérent à une notion française du
XIXe, connue sous le nom de « religion civile »,
qui a fait de la morale chrétienne l’instrument
de la rationalité organisatrice du pouvoir temporel.
Mais
en « terre d’islam », la rationalité
est ailleurs. Elle doit être cherchée dans
la religion elle-même, infaillible par essence,
puisque révélée par Dieu, par l’intermédiaire
de Mahomet et elle échappe, en toute hypothèse,
à l’originalité créatrice du
non-croyant, qui méconnaît le sens véritable
de l’existence. En d’autres termes, c’est
une perception courante dans le monde chrétien
que la « foi » ou la « croyance »
sont irrationnelles ; que ce qui relève de la foi
est quelque chose pour lequel il n’existe peu ou
pas de preuve. Pour les musulmans, ceci est un non-sens.
En islam, ceux qui ne croient pas en Allah et à
la « prophétie » de Mahomet ne peuvent
le faire que par ignorance ou par rejet conscient de ce
qui est totalement évident pour eux :
«
Dis : "Voici ma voie, j’appelle les gens [à
la religion d’] Allah, moi et ceux qui me suivent,
nous basant sur une preuve évidente. Gloire à
Allah ! Et je ne suis point du nombre des associateurs
[d’autres dieux à Allah]. » (Coran,
sourate 12, verset 108).
Dès
lors, être rationnel exige de croire en Dieu, ou,
pour l’exprimer sous la forme d’un nouveau
syllogisme :
Etre
rationnel signifie être un penseur moral ;
Etre
un penseur moral signifie croire en Allah ;
Seule
une personne irrationnelle ne croit pas.
Dans
ce paysage d’un schéma de pensée homogène,
rares sont les voix discordantes. Une, pourtant, étrangement
celle du théologien libéral Gamal el-Banna,
frère cadet du fondateur des Frères musulmans,
affirme que le port du voile n’est en rien une obligation.
Conviction sincère ou démagogie, ce type
de réaction accrédite la thèse selon
laquelle l’islamisme, que sa condition d’opposant
au régime dictatorial a poussé, malgré
lui, dans le camp du pluralisme politique, favorise, du
même coup, l’avancée du processus de
transition démocratique. Conforté dans ce
rôle nouveau, il en viendrait même à
renoncer à certaines de ses idées les plus
radicales, désormais peu ou moins efficaces sur
le plan oppositionnel, au profit d’une idéologie
plus porteuse en termes de stratégie d’accession
au pouvoir. Dans le même sens, la seule proposition
sur l’amélioration du statut des chrétiens
en Egypte émane, non pas de l’actuel gouvernement,
mais de l’intellectuel Heba Raouf. Ce discours est
d’ailleurs partagé par le Wasat [2],
qui va plus loin et propose un modèle paradoxal
de sécularisation par l’islamisme.
Pour
l’heure, Gamal el-Banna est contredit par les Frères
musulmans, qui s’opposent « fermement »
au projet de loi français sur la laïcité.
Fondée par le grand-père maternel de Tariq
Ramadan, la confrérie estime que la décision
de l’ancien président français Jaques
Chirac « sème les graines de la haine entre
la France et les peuples musulmans » et «
contredit les conventions internationales des droits de
l’homme [3].
» Quant à la plus haute autorité de
l’islam sunnite, le cheik d’Al-Azhar estime
que le voile est une affaire intérieure française.