Par
Masri Feki © Metula
News Agency
24 juin 2007
La
laïcité est-elle indispensable à la
démocratie ?
La
laïcité, mot français qui n’a
de traduction dans aucune autre langue, n’a réussi
à s’implanter véritablement que dans
un nombre très limité d’Etats. Dans
le monde musulman, la Turquie fait figure de laboratoire,
où Mustapha Kemal Atatürk, acquis à
la modernité, choisit l’option radicale de
déraciner l’islam du cosme politique. A l’aulne
du bilan de cette expérience, il convient de s’interroger
sur le point de savoir si la laïcité constitue
l’unique moyen d’application de la neutralité
religieuse de l’Etat.
Le
bilan de l’expérience turque
Dans
le monde musulman, les débats sur la laïcité
sont essentiellement concentrés autour de deux
modèles : l’un socialiste, représenté
par les républiques panarabes (Egypte de Nasser,
Irak de Saddam Hussein, Syrie de la dynastie Al Assad),
et l’autre, kémaliste. Après avoir
été, pendant plusieurs siècles, le
centre, pour ne pas dire le sanctuaire de tout le monde
musulman, l’islam turc, a été brutalement
réduit à quantité négligeable
et négligée au sein de la République
kémaliste. Il ne s’agit pas seulement d’une
séparation entre la religion et l’Etat, mais
de la soumission de la première au second. De ce
point de vue, l’expérience kémaliste
peut être considérée comme le prototype
de la laïcité dans l’islam contemporain.
En
pleine guerre contre l’occupation européenne
(1919-1922), Mustapha Kemal va faire adopter la civilisation
de l’occupant. Au lieu de considérer sa mission
accomplie après la reconquête de l’indépendance,
par les armes, contre l’Occident, il impose manu
militari une transformation sociale calquée
sur celui-ci. Ce n’est ni le résultat d’une
évolution historique, ni l’aboutissement
d’une demande sociale. On passe ainsi d’une
situation où l’islam est honoré au
sommet de l’Etat à celle d’un islam
nationalisé, domestiqué, politiquement instrumentalisé,
qui n’est pas sans rappeler, bien qu’à
un degré moindre, les réformes d’Al-Azhar
suite à l’arrivée au pouvoir de Nasser
en Egypte, en 1953.
Une
laïcité absolue peut s’observer sur
tous les plans. Sur le plan politique : le sultanat et
le califat sont abolis, la république proclamée,
la religion d’Etat est supprimée… Sur
le plan social : la charia est remplacée par les
codes occidentaux, la polygamie abolie, la femme réhabilitée…
Sur le plan culturel, tout est provocation : consommation
d’alcool, changement vestimentaire, d’alphabet,
de calendrier, de musique… Au nom de la modernité
occidentale, une acculturation totale et délibérée
est imposée.
C’est
un cas unique. La religion, en tant que force politique,
est entièrement démantelée [1].
Une interrogation de Mustapha Kemal en dit long sur son
réquisitoire, rendu célèbre par ses
menaces et son mépris pour les adversaires de la
république : « Pouvait-on considérer
comme une nation civilisée, une agglomération
d’hommes traînés à la remorque
d’un tas de cheiks, de Dédés, de Seids,
de Tchélébis, de Babas et d’Emirs,
confiant leur sort et leur vie aux chiromanciens, aux
faiseurs de sortilèges, aux jeteurs de sort, aux
vendeurs d’amulettes ? [2]
»
Que
reste-t-il aujourd’hui de cette première
tentative de laïcisation du monde musulman ? Il suffit
de faire un tour au pays des Turcs pour s’en faire
une idée. Les jeunes barbus, les jeunes filles
voilées, les hommes au béret de prière
et aux chapelets, les appels, hauts et forts, des muezzins
à la prière témoignent de la fracassante
descente en ville de l’islam des campagnes. Plus
préoccupante encore que les questions vestimentaires
ou les manières de vivre est la place de plus en
plus élargie que l’on réserve à
l’islam dans la vie publique. La religion est une
monnaie courante pour tout politicien en campagne. Dans
ce climat de surenchère, l’entorse la plus
sérieuse portée à la laïcité
a lieu dans l’enseignement. Parti de zéro
au moment du passage à la démocratie, l’enseignement
religieux est arrivé à constituer aujourd’hui
un réseau scolaire-bis considérable : dans
tout le pays, on compte actuellement 717 lycées
« Imam et prédicateur », contre 1100
lycées d’Etat. Il y a aussi plusieurs dizaines
de grandes écoles religieuses dont huit facultés
de théologie, et surtout, cinq mille écoles
coraniques.
Un
demi-siècle après l’avènement
des lois laïques, la société turque
n’a pas répondu massivement à l’appel
de l’islamisme mais l’ombre du Parti de la
Prospérité - Refah en turc - qui a déjà
participé aux gouvernements de coalition à
deux reprises, en 1973 et 1977, continue de planer sur
la République turque.
Laïcité
et sécularisation : le cas de l’Egypte
Les
réflexions sur les pays arabes insistent souvent
sur la contradiction entre une culture indigène,
largement marquée par des référents
religieux et une culture de l’élite, en général
importée, qui valorise l’Etat-nation comme
cadre de référence. Ainsi que le souligne
Bahgat Korany [3],
le concept d’Etat-nation est une notion d’origine
européenne, relativement moderne, puisque remontant
au traité de Westphalie en 1648. Défini
comme « l’établissement d’une
autorité politique organisée sur un territoire
reconnu », ce concept ne pénètre l’Egypte
qu’au XIXe siècle, à la faveur des
liens établis entre l’Occident et les nouvelles
élites locales, universitaires ou politiques, ayant
rapporté de leurs voyages d’études
en Europe des concepts nouveaux. En fait, celui d’
« Etat-nation » renferme en lui-même
deux notions, celle de « nationalisme » et
celle de « laïcité » ou de «
sécularisme », et c’est bien ainsi
que doit s’analyser l’expérience politique
de l’Egypte nassérienne à l’aube
de l’indépendance.
Si
la laïcité réalise la séparation
entre le politique et le religieux selon des modalités
adaptées à des contextes où le christianisme
était la religion dominante, une forme de sécularisation
s’est accomplie très tôt dans l’histoire
égyptienne. Dès le XIXe siècle, en
effet, l’affaiblissement de l’influence des
oulémas remet en question les fondements de leur
participation politique. A partir du XIXe siècle,
les écoles religieuses musulmanes subissent les
offensives de l’Etat réformateur. En ces
temps de transmission du savoir religieux, ses principaux
acteurs, les oulémas, voient, de plus, face à
la concurrence de l’enseignement moderne, leur partenariat
avec le pouvoir s’affaiblir, et leur influence décliner.
Ce, même si certains d’entre eux participent
à la lutte anti-coloniale et à la définition
du nationalisme. Le processus de modernisation s’accompagne
d’une sécularisation de la société
égyptienne : le statut des nouvelles élites
en formation n’est plus légitimé par
la connaissance et l’interprétation des textes
sacrés mais par l’accès au savoir,
moderne et d’origine occidentale. C’est dans
le cadre de ce changement à long terme que les
oulémas perdent graduellement le statut dont ils
jouissaient jusqu’alors. Ils voient se détériorer
les fondements de leur statut économique et intellectuel,
et, par la même, leur magistère doctrinal.
On
ne manque pas d’éléments fondamentaux
et philosophiques pour régler la question de la
séparation du politique du religieux dans l’islam.
On y parviendra en désidéologisant la religion,
comme le dit l’écrivain iranien Amir Jahanchahi
[4].
« Ce serait une erreur », précise l’auteur,
« que d’opposer une laïcité conquérante
à un islamisme conquérant – même
si, bien sûr, la barbarie n’est que du côté
de ce dernier –, de déclencher une guerre
entre les religieux et antireligieux. Mieux vaut revenir
à des principes simples, sains, qui remontent à
la nuit des temps, mettre en pratique tout bonnement la
vieille maxime "Rendre à César ce qui
est à César et à Dieu ce qui est
à Dieu". » A contrario, le sécularisme
codifie simplement la séparation du temporel et
du spirituel. Alors que la laïcité, concept
plus militant, porte une estampille trop européenne
– et surtout très française. «
Aux yeux des musulmans », ajoute Jahanchahi, «
elle apparaîtrait comme un produit d’importation
étrangère, contrairement au sécularisme
plus neutre. » Dans cet esprit séculariste,
il faudra établir une séparation claire
entre ceux qui gouvernent l’Etat et ceux qui définissent
la religion.