Par
Masri Feki © Metula
News Agency
26 juin 2007
L’islam
est-il incompatible avec la démocratie ?
Si,
comme nous l’avons vu, la mise en œuvre de
la démocratie n’implique pas l’existence
d’un modèle unique, il ne fait aucun doute
que le pluralisme qui en découle reste le seul
moyen de promouvoir l’égalité des
minorités religieuses au Moyen-Orient, et singulièrement
en Egypte. C’est dire, a contrario, que
la focalisation sur la question copte, si nous prenons
l’exemple du pays du Nil, et les discours sur l’unité
nationale, témoignent d’un problème
plus large. A la marginalisation des chrétiens,
il faut en effet rattacher celle, tout aussi dramatique,
du sud de l’Egypte, l’extension des nouvelles
poches de pauvreté dans les métropoles,
la paupérisation de la classe ouvrière et
l’accentuation sérieuse, ces dernières
années, de l’inégalité sociale.
Dans une certaine mesure, il faut même reconnaître
que la question copte a efficacement réussi, sous
couvert de rhétorique d’union nationale,
à mettre de côté les conflits de classes
les moins aigus, si peu polémiques et peu visibles.
La
question de la représentativité
Selon
Patrick Haenni [1],
la situation des chrétiens peut s’améliorer
de deux manières : la première, la plus
simple et la plus directe, en établissant un régime
de citoyenneté s’étendant jusqu’aux
plus épineux des problèmes, ceux relatifs
au statut personnel. En effet, la conversion obligée
des chrétiens désirant épouser des
musulmanes ne peut engendrer que deux conséquences
: soit le repli communautaire (destiné à
préserver la communauté en maintenant un
fort taux d’endogamie), soit l’effacement,
à long terme, des chrétiens, vu que les
enfants de couples mixtes sont, par définition,
musulmans. L’immense polémique suscitée
par le feuilleton « Le temps des roses »,
censé illustrer la force de l’unité
nationale, en montrant le mariage heureux entre un musulman
et une chrétienne, est bien le signe que la question
des droits des chrétiens - le droit à la
présidence par exemple - est marginal face à
la question du statut personnel.
Il
existe également, en second lieu, un problème
de reconnaissance des Coptes chrétiens. Celui-ci
est particulièrement visible, par exemple, dans
l’enseignement de l’histoire telle que relatée
dans les manuels scolaires. On peut aussi remarquer la
faible représentativité des Coptes dans
les hautes instances dirigeantes du pouvoir politique
ou de l’armée. Mais, encore une fois, la
question copte est bien celle de la représentativité
en général et non pas celle d’une
minorité religieuse en particulier. Lorsque le
régime n’est, dans les faits, pas un régime
représentatif, la question des Coptes est un des
éléments d’une problématique
plus générale : la démocratie.
La
troisième voie islamique
Depuis
la seconde partie des années 90, la surenchère
égyptienne, entre islam politique et islam officiel,
ne fonctionne plus avec la même intensité.
La violence a disparu, la jeune génération
de la mouvance islamiste oppositionnelle s’est largement
réconciliée, du moins officiellement, avec
les principes de la démocratie libérale.
Pourtant l’islamisation progresse et touche, toujours
plus, les classes moyennes supérieures. Seulement,
elle ne les atteint plus ni avec le même discours,
ni avec les mêmes acteurs. L’islamisation
des bourgeoisies urbaines s’effectue à partir
de jeunes prédicateurs comme Amr Khaled, Khaled
el-Guindy ou El-Habib Aly, et avec un style massivement
rénové. L’accent est mis sur une conception
moins intransigeante de la prédication, par laquelle
il s’agit d’attirer à partir d’un
imaginaire religieux où Dieu est amour, et non
de mobiliser sur les peurs des tortures d’outre-tombe.
En gros, la prédication s’adapte à
la culture de classe de ce nouveau public, aisé,
vivant aux rythmes de la globalisation.
C’est
toujours dans ce même esprit qu’il faut situer
l’« éthique protestante » présente
dans le discours d’Amr Khaled, pour lequel la richesse,
loin d’être une tare ou le chemin du vice
et de la perdition, est, au contraire, un signe d’élection
divine, qu’il faut faire fructifier par l’effort,
la discipline et la productivité.
Les
syncrétistes continuent sur le terrain plus politique
: le Wasat, ce groupe d’outsiders des Frères
musulmans, tient quant à lui des thèses
proprement néo-libérales, appelant au retrait
de l’Etat et à la reprise des responsabilités
de l’Etat providence (santé, éducation…)
par les institutions traditionnelles de la solidarité
musulmane, alors qu’au sein du ministère
des Biens de main-morte (Waqf), on repense le Waqf
en termes d’ « auto suffisance de la société
civile ».
Bref,
l’american way of life progresse, y compris
au sein des représentations de ces nouveaux opérateurs
religieux, qui ont tous en commun d’avoir pris leurs
distances avec l’islam politique, d’être
jeunes, et d’être issus de milieux favorisés
et socialement bien intégrés. Rien de tel
pour casser les élans révolutionnaires et
repenser le religieux en termes non militants.
On
est bien dans le yupislamisme, c’est-à-dire
dans l’ « islam globalisé [2]
» qui se constitue. Plus exactement, des modes de
croire, vécus en relation ostensible avec le monde,
se mettent en place, et en leur sein, des éléments
de modernité s’insinuent. On y insiste sur
les émotions, sur la dimension subjective de la
foi et le refus de l’idée d’un Dieu
châtieur. On assiste, de même, à la
féminisation du champ religieux, passant par l’ouverture,
un peu partout, de sections de femmes dans les mosquées,
et l’ouverture d’une section de formation
à la prédication pour femmes au sein du
ministère du Waqf.
Paradoxalement,
on peut donc supposer que l’amélioration
du statut des minorités religieuses en Egypte pourrait
émerger de dynamiques d’inclusion, à
partir d’une réforme du discours islamique,
notamment sur le mode des propositions de l’intellectuelle
Heba Raouf. Ces propositions sont d’ailleurs partagées
par le Wasat, qui va plus loin, et propose un modèle
inattendu de sécularisation par l’islamisme.
Ainsi, pour le Wasat, qui se définit comme «
un parti civil à référence religieuse
», la référence demeure la religion,
à ceci près, et c’est fondamental,
que la religion, pour eux, n’est pas un ensemble
de textes sacrés mais un référent
« civilisationnel », celui de la civilisation
islamique, renvoyant à une histoire partagée,
dans laquelle, évidemment, les chrétiens
sont partie prenante. Du coup, en donnant un statut historique
au référent religieux, on lui ôte
toute capacité de légiférer dans
l’absolu.
La
principale question rémanente semble être
la suivante : la pratique politique autonome nécessite-t-elle
l’élimination du religieux, suivant l’expérience
française ou turque ? La référence
à la foi religieuse doit-elle être exclue
des fondements de l’organisation politique pour
permettre la mise en œuvre de systèmes démocratiques
?
En
fait, l’essentiel dans le tournant démocratique,
et, en général, dans les pratiques politiques
modernes, n’est pas l’élimination du
religieux mais le changement de son mode de présence
et d’action. Un tel processus est bien avancé
dans les contextes chrétien et juif. Il rencontre
une réelle résistance en contexte musulman,
et cela pour plusieurs raisons, au nombre desquelles :
le verrouillage du champ politique moderne, le retour
à l’invocation de symboliques pré-modernes,
le rôles des politiques éducatives dans les
pays musulmans, qui ont favorisé l’accès
aux traditions savantes, tout en fermant l’accès
aux outils critiques et aux approches théoriques
modernes. Ces accès, qui ont été,
entre autres, développés dans les langues
européennes, s’accompagnent de pressions
insoutenables, aux plans politique, économique
et culturel.