Par
Masri Feki © Al-Seyassah
(Koweït)
26 juin 2007
Traduit
de l’arabe par Nadine Makram
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la version originale
La
version française a paru dans El
Watan (Algérie) du 7 août 2007.
Si
la presse internationale laisse penser que la crise diplomatique
qui oppose une grande partie de la communauté internationale
à l’Iran est uniquement liée au programme
nucléaire iranien, le vrai problème avec
Téhéran concerne surtout sa détermination
à remodeler le Moyen-Orient selon sa propre image
[1].
La
République islamique d’Iran estime être
seul en mesure d’assurer la stabilité du
Moyen-Orient : l’Irak post-baasiste est désormais
hors-jeu et l’Arabie saoudite, ses milliards mis
à part, n’est pas suffisamment puissante
pour exercer un leadership réel sur les autres
pays arabes. C’est dans cette optique que Téhéran
tente de renforcer ses liens avec Riad et les autres capitales
arabes [2].
Comme l’Arabie saoudite, la Turquie est un rival,
voire un ennemi traditionnel de l’Iran. Leurs ambitions
et leurs intérêts se chevauchent souvent
dans le Caucase ou dans les pays de la Caspienne, pour
le pétrole [3].
En outre, la Turquie est à la fois l’allié
des États-Unis et d’Israël [4].
L’accord commercial intervenu en août 1996
entre Téhéran et Ankara ne doit pas cacher
les profondes divergences idéologiques des deux
États et leur rivalité géopolitique.
L’isolement diplomatique
de l’Iran sur la scène internationale est
donc accompagné d’un isolement régional.
En effet, la spécificité de ce pays rend
difficile son intégration dans l’environnement
qui est le sien à tel point que le pays ne compte
aucun allié parmi ses quinze voisins. Les clivages
nationaux et religieux du Moyen-Orient constituent un
obstacle majeur à la solidarité musulmane
dont le système iranien se sert de fond de commerce
depuis la Révolution islamique en 1979. Ceci sans
compter les nombreuses divergences d’intérêts
qui opposent l’Iran à son voisinage. En effet,
le pays est encerclé par trois puissances sunnites
hégémoniques : L’Arabie saoudite,
la Turquie et le Pakistan.
L’Iran
est en premier lieu confronté à l’Arabie
saoudite dont la rivalité dans le golfe Persique
est accrue par l’opposition entre le sunnisme orthodoxe
des wahhabites et le chiisme duodécimain dans sa
version persane [5].
Après l’Irak de Saddam Hussein, aujourd’hui
défunt, l’Arabie sunnite est sur la deuxième
ligne dans le conflit millénaire qui oppose les
deux familles de l’Islam. A cette opposition idéologique
s’ajoute un conflit territorial entre l’Iran
et la Ligue arabe [6]
au
sujet des îlots iraniens d’Abou-Moussa et
des Petite et Grande Tomb, revendiqués par les
Émirats arabes unis (EAU). Ce contentieux avec
les EAU a pour conséquence d’entretenir méfiance
et inquiétude chez les membres du Conseil de Coopération
du Golfe (CCG) [7],
qui ne comprennent pas pourquoi l’Iran campe sur
ses positions inflexibles et refuse de soumettre ce litige
à une juridiction internationale.
L’Iran est aussi
confronté à l’influence de la Turquie
kémaliste pro-européenne et de son vassal
azéri, avec lesquels il se trouve en position de
rivalité en Asie centrale où l’effondrement
du bloc soviétique a contrarié sa politique
étrangère : l’Iran n’y a pas
vu l’occasion d’étendre sa politique
mais la perte d’un contrepoids contre l’influence
des États-Unis et de leur allié turc, d’autant
plus que l’Iran n’a que des atouts assez faibles
pour s’imposer seul dans la région. Il n’existe
pas là d’importantes communautés chiites
(à l’exception des Azéris qui n’entretiennent
plus de relation avec le clergé international chiite)
et le seul mouvement islamiste qui a émergé
– en Afghanistan – s’est développé
autour du radicalisme sunnite. La connexion ethnique et
linguistique n’est pas non plus favorable à
l’Iran : les persanophones sont d’une part
majoritairement sunnites, et d’autre part minoritaires
par rapport aux turcophones. Pour satisfaire ses ambitions
l’Iran est donc obligé de jouer sur les deux
tableaux, au détriment de son idéal révolutionnaire
panchiite. D’autre part, il doit conserver de bons
rapports avec la Russie, relation bilatérale d’autant
plus nécessaire que la vision stratégique
des deux pays est la même pour la région
: il s’agit d’isoler l’Azerbaïdjan
et l’Ouzbékistan, perçus comme les
têtes de pont potentielles de l’influence
américaine et turque.
Un
autre dossier a eu d’importantes répercussions
sur les relations de l’Iran avec ses voisins du
nord. Il s’agit notamment du déroulement
des négociations des chefs d’États
des cinq pays côtiers de la mer Caspienne concernant
le partage de la mer et de ses réserves naturelles,
pétrolières et gazières. L’Iran
qui partageait autrefois la mer Caspienne avec l’ex-Union
soviétique, a demandé que la mer soit divisée
en cinq. Mais forts du soutien des États-Unis,
l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ont revendiqué
au détriment de Téhéran, une division
proportionnelle au littoral de chaque pays. L’approbation
par la Russie de cette proposition fragilise davantage
l’Iran qui risque d’obtenir un maximum de
13% au lieu des 20% revendiqués [8].
Sur
le front Est, s’ajoute pour Téhéran
d’autres menaces, comme celle du Pakistan, sunnite
et pro-américain, avec lequel l’Iran se trouve
en concurrence en Afghanistan post-taliban et en Asie
centrale post-communiste. La détérioration
des relations avec Islamabad est depuis dix ans un facteur
majeur de réaménagement des relations régionales
[9].
De ce point de vue, le rapprochement irano-indien est
un indice majeur de la politique de contre-encerclement
de Téhéran [10].
Les dernières évolutions
politiques au Proche-Orient ont renforcé l’isolement
régional de la République islamique. Sur
le plan syro-libanais, le retrait syrien du Liban en mai
2005 a été un autre facteur de déstabilisation
potentielle pour Téhéran, compte tenu des
liens entre l’Iran et la Syrie, et de la façon
dont ce retrait pouvait transformer le rôle du Hezbollah
qui a toujours bénéficié du soutien
financier et politique de Téhéran. Les élections
libanaises de juin ont confirmé la victoire de
l’opposition à l’axe irano-syrien que
représente le Hezbollah. Sur le plan israélo-palestinien,
la détermination de l’ancien Premier ministre
israélien Ariel Sharon à mettre en œuvre
son plan de désengagement unilatéral de
la bande de Gaza et le soutien international qu’il
a obtenu sur ce sujet n’a pas non plus constitué
un facteur positif pour la politique iranienne dans la
mesure où il a amélioré l’image
d’Israël dans le monde tout en décrédibilisant
la rhétorique usée de la « résistance
palestinienne » parrainée par Téhéran.
Enfin,
l’enjeu le plus crucial est irakien. Alors que la
menace sunnite sur la majorité qui gouverne aujourd’hui
la Mésopotamie voisine oblige le Conseil suprême
de la révolution islamique en Irak (CSRII) et son
leader emblématique Abdelaziz al-Hakim à
coopérer avec les États-Unis, la perspective
d’un Irak dominé par les chiites oblige par
ailleurs les États arabes sunnites, notamment l’Arabie
saoudite, l’Égypte, la Jordanie et les principautés
du golfe Persique, à s’appuyer sur les Américains
face au pouvoir chiite naissant. De nombreux sunnites
perçoivent l’Iran avec suspicion du fait
que c’est le seul État chiite dans le monde
et qu’il peut donc être à l’origine
de troubles dans les zones chiites minoritaires de la
péninsule arabique. Un Irak gouverné par
des chiites peut créer une continuité territoriale
pour un arc chiite allant du Pakistan occidental à
la Méditerranée, en passant par le régime
alaouite pro-iranien de Syrie et le Hezbollah au Liban.
Ce ne sont pas seulement les wahhabites d’Arabie
qui se sentent menacés par cette alliance potentielle,
mais toute l’orthodoxie sunnite qui est défiée
par l’expansion du pouvoir hétérodoxe
chiite [11].
Bien
que Washington ait été responsable de la
fin de la domination sunnite en Irak, elle n’en
demeure pas moins le seul appui pour les régimes
sunnites qui résistent au « croissant chiite
» qui s’avère de plus en plus menaçant.
Et ce rapprochement américano-sunnite au sujet
de l’Iran accentue considérablement l’isolement
de la République islamique [12].
Notes
:
[1]
Amir Taheri, « Conflit de civilisations »,
Newsweek International, 5 septembre 2005.
[2]
Cette politique s’est affirmé surtout pendant
les deux mandats de Mohamed Khatami. L’Iran a
accueilli le 8ème sommet des 55 pays membres
de l’Organisation de la Conférence islamique
en décembre 1997.
[3] Questions
de l’exploitation des gisements et du tracé
des oléoducs.
[4] En
1996, lors de la visite de Necmettin Erbakan à
Téhéran, l’ayatollah Khameneï
lui a demandé de rompre ses liens récents
avec Israël.
[5] Y.
Carmon, Y. Mansharof, H. Varulkar et Y. Yehoshua, «
Le Moyen-Orient en voie de collision : la position saoudienne
», Middle East Media Research Institute (MEMRI),
Enquêtes et analyses, no. 319, 31 janvier 2007.
[6]
Créée en mars 1945 à Alexandrie
(Égypte), la Ligue des États arabes est
une organisation régionale regroupant aujourd’hui
22 États arabophones.
[7] Les
États du Golfe membres du Conseil de Coopération
du Golfe (CCG) sont l’Arabie saoudite, le Koweït,
les Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn
et Oman.
[8]
Azadeh
Kian-Thiebaut, La République islamique d’Iran,
De la maison du Guide à la raison d’État,
Michalon, Paris, 2005, p. 85.
[9]
Olivier Roy, « Sous le turban, la couronne »
in Fariba Abdelhak, Thermidor en Iran, Complexe,
Paris, 1993.
[10]
François Thual, Géopolitique du chiisme,
Seuil, Paris, 2002, p. 46.
[11]
Edward Luttwak, « Sans le vouloir, Bush a réussi
à diviser et à conquérir le Moyen
Orient », Wall Street Journal, 14 janvier
2007.
[12]
Ibid.
©
Al-Seyassah