Par
Masri Feki © El
Watan (Algérie)
7 novembre 2007
Depuis
la chute de la monarchie des Pahlavi en 1979, l’Iran
est une République islamique, régime unique
sur la scène internationale.
Même
si, dans le monde musulman, de nombreux Etats se qualifient
de « République islamique »
[1],
la théorie du velayat-e faqih, c’est-à-dire
le pouvoir direct du religieux le plus qualifié,
concept sur lequel repose tout l’édifice
institutionnel iranien, est la seule doctrine de gouvernance
véritablement théocratique qui ait réussi
à s’appliquer dans le monde musulman. C’est
dans cet esprit qu’il convient d’analyser
la politique étrangère de Téhéran.
Le
peuplement du monde iranien présente une grande
diversité du fait de l’assimilation du nord
du pays par les Turcs seldjoukides à partir du
XIIIe siècle. L’Iran est constitué
d’un noyau perse (51%), englobé d’une
couronne de minorités nationales aux tendances
centrifuges plus ou moins prononcées [2].
C’est ainsi que la minorité azérie
(25%) du nord du pays (Azerbaïdjan iranien) constitue
un bloc compact de sept à huit millions d’habitants
d’origine touranienne, très lié à
l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan
dont l’irrédentisme suscite méfiance
et colère chez les dirigeants de Téhéran.
Au sud du pays, dans le Khouzestân, vit une minorité
arabophone (5%), extension du sud du bassin mésopotamien
(irakien). A l’Est, on retrouve une population baloutche
originaire du Baloutchistan pakistanais. Enfin, l’Iran
compte des Kurdes dans la zone frontalière avec
la Turquie et l’Irak, des tribus importantes ainsi
que des bahaïs, des zoroastriens, des Arméniens,
des Assyriens chrétiens et des juifs.
Sur
le plan religieux, si l’Islam chiite est la religion
majoritaire et officielle de la République islamique
[3]
y
compris chez les Azéris turcophones, les Kurdes
et les Turkmènes sont sunnites. Sur le plan linguistique,
outre le persan (ou le fârsî), langue dominante
et officielle, le turc et le kurde soranî
(méridional), de nombreux dialectes sont parlés
par les différents groupes nomades ou semi-nomades
du pays, dans lesquels se mêlent le turc, le persan
et l’arabe, témoignant une fois de plus des
interactions culturelles profondes qui lient l’Iran
à son voisinage moyen-oriental.
Tous
ces éléments de l’histoire iranienne
contribuent à lui donner des ambitions de puissance
régionale. Par ailleurs, la situation géographique
de l’Iran fait de l’Islam le ciment de sa
cohésion nationale. En effet, avant la Révolution
islamique de 1979, la politique traditionnelle de l’Iran
avait déjà une dimension chiite. Cette dimension
se manifestait très souvent par des ingérences
dans les affaires de ses voisins. Bien avant 1979, Téhéran
n’avait cessé de revendiquer l’émirat
arabe de Bahreïn, à majorité chiite
(70%) mais gouverné par la minorité sunnite
du pays, en développant le thème de l’iranité
des chiites de Bahreïn, iranité qui remonterait
à l’époque où la dynastie séfévide
colonisait l’autre rive du Golfe [4].
En son temps, le Shah Reza Pahlavi, dernier monarque d’Iran,
avait pesé de tout son poids pour empêcher
le Bahreïn de rejoindre la Fédération
des Emirats arabes unis (EAU) [5].
De la même façon, les conflits permanents
entre Téhéran et Baghdad, depuis la création
de l’Etat irakien en 1921, ont toujours révélé
la volonté des Iraniens de préserver certains
acquis : notamment celui de se rendre en pèlerinage
sur les tombeaux des imams, de protéger les minorités
iraniennes établies en Mésopotamie depuis
plusieurs siècles, et aussi de garantir aux chiites
irakiens une protection que le pouvoir de Baghdad ne leur
avait pas toujours accordée.
Si
Téhéran a toujours eu une sensibilité
chiite, l’Iran de Khomeyni se veut le leader mondial
de la Révolution islamique au nom d’un panchiisme
qui a, pour objectif, non seulement de coordonner ces
communautés, mais aussi de restaurer l’Islam
chiite au sein du monde musulman dans une perspective
d’islamisation générale du monde.
La Révolution islamique a ainsi transformé
la politique étrangère iranienne.
Cette
capacité d’influence, réelle ou supposée,
de l’Iran sur le monde musulman, via une interprétation
politique révolutionnaire du chiisme, peut se comprendre
par l’histoire de ce courant au Moyen-Orient. Exclus
de la succession du prophète de l’Islam,
les descendants de l’imam Ali, gendre de Mohammed,
ont toujours été marginalisés. La
domination sunnite a contraint les chiites et les sectes
qui en sont issues à se soumettre au pouvoir califal,
quitte à se réfugier dans de minuscules
enclaves montagneuses : les druzes et les alaouites au
Liban et en Syrie, les zaydites sur les montagnes du Yémen...
Cet isolement n’a fait que renforcer la doctrine
religieuse du chiisme. La théorie de l’imam
caché, l’imam zaman, attendu à
la fin des temps pour délivrer tous les déshérités
de la planète, agit comme référent
symbolique contre le monde des dominants assimilé
à l’Occident judéo-chrétien,
mais également au monde sunnite. Ce messianisme
a pu être facilement associé à une
vision prophétique d’une défense des
opprimés contre les tyrans et être réinvesti,
en Iran, par le moyen de la Révolution islamique
comme alternative au communisme qui s’érodait
sérieusement.
Aujourd’hui
encore, le discours des ayatollahs s’adresse essentiellement
aux déshérités, les mostaz’afin,
mobilisant d’abord les foules peu politisées.
Le régime iranien est toujours influencé
par les idées du défunt orateur Ali Chariati
(1933-1977) qui avait une position radicalement tiers-mondiste
et pour qui seul l’humanisme musulman pouvait
sauver l’identité perse, mais aussi celle
des autres victimes de la colonisation croisée,
du capitalisme impérialiste et du communisme
athée. Il visait ainsi l’indépendance
politique et économique, mais aussi la régénérescence
de l’identité musulmane que l’Occident
et le communisme auraient subvertie. Comme Chariati et
Khomeyni, l’actuel président iranien, Mahmoud
Ahmadinejad, s’appuie sur des discours simples,
compris de tous, transmis par radio, reproduits sur cassettes,
entendus jusqu’au fin fond du pays. Le clergé
contrôle les médias et exerce un monopole
de la parole lui permettant d’écarter intellectuels
et politiques. De plus, depuis la révolution de
1979, le régime islamique iranien a utilisé
les symboles du chiisme, telle que l’idée
du martyre, afin de servir sa cause, particulièrement
au cours de sa guerre contre l’Irak [6].
Et cela rend d’autant plus compréhensible
l’ingérence de la République islamique
dans les affaires intérieures de ses voisins.