Par
Masri Feki © Hürriyet
(Turquie)
2 décembre 2008
Dans
cet article paru dans le quotidien turc libéral
Hürriyet, Masri Feki répond à la couverture
par le Guardian de sa conférence sur les minorités
qui a eu lieu au London Middle East Institute le 18 septembre
2008.
Dans
un article intitulé «
Les droits des minorités ? Non merci ! »
paru dans le Guardian du 19 septembre, Brian Whitaker
a commenté une conférence que j’ai
donné la veille au London Middle East Institute.
M. Whitaker a réduit le problème minoritaire
au Moyen-Orient à la question de l’autoritarisme
des régimes en place sous prétexte que tout
le monde est opprimé dans cette partie du monde,
et pas une communauté plus qu’une autre.
Il a pris pour exemples des régimes autoritaires
soit-disant issus de minorités (alaouites en Syrie,
sunnites Bahreïn). Je suis en désaccord total
avec cet argument.
D’abord les exemples
avancés sont inexacts, puisque les régimes
évoqués sont à la fois arabes et
musulmans et se revendiquent comme tels. Ils n’incarnent
par conséquent pas les angoisses et les difficultés
que ressentent les minorités dont il a été
question lors de notre conférence. Les clivages
qui les distinguent du reste de leurs sociétés
sont plutôt d’ordre clanique et tribal que
national ou religieux. Enfin, nous constatons qu’outre
le problème de gouvernance dont souffre l’ensemble
des sociétés de la région, il existe
des problèmes spécifiques aux minorités,
c’est-à-dire à ceux qui ne se retrouvent
pas dans le schéma « arabo-musulman »
qui nous a été imposé au lendemain
de la chute de l’Empire ottoman et dont les deux
pôles (l’islamisme et l’arabisme) sont
décrits dans les lignes qui suivent.
L’islam
politique est incompatible avec la citoyenneté
L’islamisme est
une idéologie exclusiviste par définition.
En rejetant la conception moderne de la citoyenneté,
il écarte l’hypothèse d’une
participation civique non-musulmane. Sa constitution est
immuable (droit divin), son programme ne peut être
remis en cause puisqu’il émane du Créateur
du monde. Absolutiste par nature, son discours exclut
les incroyants et par conséquent les non-musulmans.
En contradiction apparente avec les principes constitutionnels
des gouvernements en place, ces derniers ont beaucoup
cédé pour éviter de s’attirer
les foudres de l’opposition islamiste alors qu’ils
manquent d’assise populaire et de légitimité.
Même les régimes
arabes se revendiquant du socialisme progressiste (Egypte,
Syrie, ancien Irak) ont contribué, par leur passivité,
à l’essor de l’islam politique. En
Egypte par exemple, c'est avec Sadate que l'islam investit
la sphère publique dans les années 70. Les
Frères musulmans connaissaient alors une véritable
lune de miel avec celui qui se faisait appeler «
le président croyant ». Certains d'entre
eux trouvaient des postes importants dans l'administration
et les universités. Militants d'une lecture littérale
du Coran excluant les infidèles de la vie publique,
ils serviront aux yeux de Sadate de bouclier contre le
communisme tandis que les Coptes deviennent la cible privilégiée
de la violence islamiste et l’objet d’une
discrimination diffuse. Ces 15% des Egyptiens n’occupent
désormais que 1.5% des emplois dans la Fonction
publique, ne détiennent qu’un seul siège
au Parlement (sur 444) et sont quasiment exclus des hauts
échelons de l’armée et de la magistrature.
L’interdiction de pratiquer l’obstétrique
ou d’enseigner l’arabe, les contraintes légales
et administratives liées à la construction
et à l’entretien des lieux de cultes chrétiens,
la faible visibilité des communautés chrétiennes
sur la scène politique et dans les médias
officiels sont autant de preuves non seulement des discriminations
bien réelles auxquelles celles-ci doivent faire
face mais aussi du manque d’empressement des autorités
d’y mettre fin, ce qui est régulièrement
dénoncé dans les rapports annuels du Comité
des droits des l’homme des Nations unies.
Les
arabophones ne sont pas tous Arabes
Certes, une langue commune
est un facteur d’unité capable de rapprocher
les membres disparates d’une nation donnée.
Mais tout comme la religion n’est pas la caractéristique
d’une ethnie, la langue n’est pas un critère
objectif suffisant pour créer une nation. De nombreux
peuples dans le monde partagent une même langue
sans pour autant constituer une seule et même nation.
En réalité, les Egyptiens ne sont pas plus
Arabes que ne sont Espagnols les Mexicains et les Péruviens.
Ce qui fonde la nation, c’est la référence
à une entité géographique, le partage
de mêmes valeurs, une communauté de convenances
politiques, d’idées, d’intérêts,
d’affections, de souvenirs et de rêves communs.
A contre-courant de toutes les expériences nationalistes
venant couronner des faits nationaux, objectifs et observables,
le nationalisme panarabe est plus le créateur que
la création de la nation arabe. Sa conception arbitraire
de la nation qui veut que l’on soit Arabe malgré
soi, pour la simple raison que l’on fait usage de
la langue arabe met à l’écart d’importants
récits historiques et de légitimes revendications
nationales.
Ce n’est pas pour
autant qu’il faut rejeter la légitimité
de l’identité arabe. Le nationalisme arabe
(l’arabisme) n’est pas illégitime en
soi, mais la définition extensive qu’il revendique
(le panarabisme) dénie les identités nationales
des peuples non-arabes qui ont adopté l’arabe
comme langue nationale (Egyptiens, Soudanais, Somaliens),
mais aussi de ceux qui ne l’ont pas adopté.
L’arabisation forcée des populations kurdes
en Irak et en Syrie, la persécution permanente
des minorités coptes en Égypte, assyriennes
et chaldéennes en Irak, le harcèlement continu
des dernières communautés juives des pays
arabes de la région (Yémen, Syrie, Irak),
et le recours à la violence, l’intimidation
et la négation culturelle à l’encontre
de toute minorité qui refuse d'être à
la botte du panarabisme exprime le chauvinisme belliqueux
de cette idéologie.
Le
Moyen-Orient est une « aire de diversité
»
Cette conception étonnante
de l’identité nationale et religieuse, est
pourtant en totale contradiction avec les grandes valeurs
arabes et ne représente aucunement les revendications
de la mosaïque culturelle, ethnique, religieuse et
linguistique qu’a toujours été le
Moyen-Orient. Il est temps de faire la distinction entre,
d’une part, les Arabes et les musulmans. Et de l’autre,
entre l’arabité et l’arabophonie.
Si l’intervention
militaire en Irak et le renversement du régime
chauviniste de Saddam Hussein a apporté un quelconque
résultat positif, hormis le déclenchement
timide d’un processus politique démocratique,
c’est sans doute le dévoilement de la grande
diversité confessionnelle, ethnique et culturelle
du Moyen-Orient qui demeure une réalité
résiliente. Apprendre à accepter l' «
autre » avec sa différence et son identité
est le vrai défi que nous devons affronter.